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L’improbable rencontre des deux solitudes a eu lieu

Le président américain est convaincu d’avoir une « relation formidable » avec le dirigeant nord-coréen

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Dans une scène qui semblait inimaginable il y a quelques mois, un président américain a serré la main à un dictateur nord-coréen devant une rangée de drapeaux des deux pays ennemis tard hier soir. Un geste historique et hautement symbolique.

Dans une discussion qui est demeurée « sobre, mais sympathique », selon un observateur, le président Donald Trump a lancé devant les caméras qu’il allait avoir « une relation formidable » avec son vis-à-vis, le leader de la Corée du Nord, Kim Jong-un.

Après des décennies de tensions liées aux ambitions nucléaires nord-coréennes, la poignée de main historique et symbolique, suivie par des millions de personnes à travers le monde, a marqué l’ouverture d’un sommet lourd d’enjeux pour l’Asie et la planète dans un hôtel de luxe sur l’île de Sentosa, à Singapour.

Photo AFP

« Ravi de vous rencontrer Monsieur le président », a de son côté déclaré Kim, avouant que « le chemin pour en arriver là n’a pas été facile ».

« Les vieux préjugés et les habitudes anciennes ont été autant d’obstacles, mais nous les avons tous surmontés pour nous retrouver ici aujourd’hui [tard hier soir, heure du Québec] », a-t-il dit.

Ensuite, les deux hommes aux extrêmes se sont réunis en présence seulement des interprètes pour un tête-à-tête, suivi d’une rencontre avec leurs équipes respectives et d’un déjeuner de travail.

Le but ultime du sommet est d’en arriver à une entente sur la dénucléarisation de la Corée du Nord pour en finir avec la tension dans la péninsule, où les deux Corées n’ont toujours pas signé d’accord de paix depuis la fin de la guerre en 1953.

Kim ne rendrait les armes qu’en échange de « concessions significatives » de la part de Trump, notamment sur la réduction des lourdes sanctions imposées par les Nations Unies, estiment des experts.

« Spectacle »

Selon des experts, ce sommet était avant tout un « spectacle » et une démonstration de force.

« Il y avait là une certaine formule spectacle, évidemment. Il ne faut pas s’attendre à grand-chose de cette seule rencontre. Mais ça peut mener à un processus de règlement à long terme », rappelle Vincent Boucher, chercheur à l’Observatoire sur les États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand.

Il ajoute qu’il va falloir attendre « le retour de Donald Trump aux États-Unis avant de se faire une bonne idée, sachant qu’il peut très bien changer d’avis en cours de route, comme il a fait dans le cas du G7 ».

« Les deux devront offrir une performance diplomatique. Mais la Corée du Nord a déjà obtenu une victoire, en étant reconnue par cette rencontre comme une puissance nucléaire », croit de son côté Jean-François Bélanger, doctorant en sciences politiques à l’Université McGill.

– Avec l’AFP

Des conséquences difficiles à prédire

Impossible de prédire l’issue du sommet historique entre le président américain Donald Trump et le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un.

Trump est connu pour être imprévisible, tandis que Kim est à la tête d’une dictature fermée sur elle-même.

Les défenseurs des droits de l’Homme soutiennent que les violations sont généralisées en Corée du Nord, où entre 80 000 et 120 000 détenus croupissent dans des camps aux conditions exécrables.

Trois scénarios sont possibles à la fin du sommet, selon Jean-François Bélanger, doctorant en sciences politiques à l’Université McGill et chercheur au Centre d’études sur la paix et la sécurité internationale.

Le plus probable, selon l’expert, est que les deux leaders s’entendent sur un communiqué commun. « Mais aucune promesse ne serait réellement faite. Ce serait surprenant qu’ils arrivent avec des engagements clairs », avance M. Bélanger.

« Ils vont “s’engager à s’engager” à faire quelque chose, dit-il en blaguant. Mais il ne faut pas s’attendre à ce que tout soit réglé grâce à ce sommet. »

Pire scénario

Selon le chercheur, le pire scénario serait que les négociations achoppent, faisant en sorte que la tension dans la péninsule coréenne soit ravivée.

« Dans le pire des cas, un conflit démarre entre les deux hommes, et nous nous retrouvons dans la même situation qu’il y a quelques mois, où la tension était très élevée, dit M. Bélanger. C’est ce qui est le moins souhaitable. Il faudrait au moins que d’autres sommets soient prévus pour le futur. »

Long terme

Ce qui est quasi impossible serait qu’on assiste à un règlement du conflit de longue date après une seule rencontre.

« Si les offres des deux côtés sont très alléchantes, la Corée du Nord pourrait s’engager vers une certaine dénucléarisation ou un contrôle de son programme nucléaire, et les États-Unis pourraient faire baisser les sanctions économiques. Mais à ce stade-ci, il est trop tôt pour imaginer cela », soutient M. Bélanger.

La décontraction de Kim

AFP

Kim Jong Un, qui n’avait jusqu’à cette année jamais effectué la moindre visite officielle à l’étranger, est apparu très décontracté devant les caméras lors de sa rencontre avec le Premier ministre singapourien. Mais il n’a jusqu’ici rien dévoilé de son jeu.

AFP

Lundi soir, le dirigeant nord-coréen, à la tête de l’un un des pays les plus fermés au monde, s’est offert une spectaculaire sortie nocturne à Singapour, visitant, visiblement ravi, les hauts lieux touristiques de la ville.

Comment vont se parler les deux hommes ? Donald Trump sera-t-il aussi tactile qu’il sait l’être avec ses homologues des grandes puissances ? Combien de temps durera la rencontre ?

Autant de questions auxquelles quelque 5.000 journalistes venus à Singapour du monde entier, selon l’exécutif américain, attendent une réponse.

L’arsenal nucléaire nord-coréen, qui a valu à Pyongyang une impressionnante série de sanctions de l’ONU au fil des ans, sera au coeur des discussions.

Personnage central de ce dialogue, le chef de diplomatie américaine Mike Pompeo, qui a rencontré Kim Jong Un à deux reprises, a assuré lundi que les discussions avaient progressé rapidement au cours des ultimes rencontres, se disant «très optimiste quant aux chances de réussite».

Photo AFP

Avare en détails, il a simplement souligné que les États-Unis étaient prêts à apporter à la Corée du Nord des «garanties de sécurité uniques, différentes» de celles proposées jusqu’ici, si elle répondait aux demandes américaines.

Objectif affiché de Washington: la dénucléarisation «complète, vérifiable et irréversible» de la péninsule. Pyongyang, qui a multiplié depuis 2006 les essais nucléaires et balistiques, s’est déclaré favorable à une dénucléarisation tout en restant jusqu’ici très vague sur les contours de cette dernière.

Possible résultat concret évoqué côté américain: un accord de principe pour mettre fin à la guerre de Corée. Le conflit de 1950-1953 avait en effet été conclu avec un armistice et non par un traité de paix: Nord et Sud sont donc techniquement toujours en guerre.

«Dès la première minute»

AFP

Trump, qui met inlassablement en avant son sens de la négociation et son instinct, assure qu’il saura «dès la première minute» de sa rencontre avec l’homme fort de Pyongyang si ce dernier est déterminé à bouger.

Photo AFP

Et si, en dépit de préparatifs chaotiques, des signaux parfois contradictoires envoyés par l’administration Trump, d’une annulation suivie presque immédiatement d’une reprise des contacts, ce président atypique réussissait là où tous ses prédécesseurs ont échoué ?

Analystes et historiens jugent qu’il existe une ouverture, mais rappellent à l’unisson que le régime de Pyongyang est passé maître dans l’art des promesses non tenues.

Kim Jong-Il
©DMITRY ASTAKHOV / RIA NOVOSTI / AFP

En 1994 puis en 2005, des accords avaient été conclus, mais aucun d’entre eux n’a jamais été réellement appliqué.

«Trump va probablement crier victoire quel que soit le résultat du sommet, mais la dénucléarisation de la péninsule coréenne est un processus qui prendra des années», estime Kelsey Davenport, de l’Arms Control Association. Le ‘vrai test’ sera «l’adoption ou non par la Corée du Nord de mesures concrètes pour réduire la menace que représentent ses armes nucléaires.»

Le chef de la diplomatie américaine assure pourtant que la situation est, cette fois, profondément différente. Et que la rencontre portera ses fruits.

«Il y a seulement deux hommes qui peuvent prendre des décisions d’une telle importance. Ces deux hommes seront assis dans la même pièce», a-t-il affirmé à la veille du rendez-vous crucial.