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L’homme qui se fait des accroires

Le tête-à-tête ente le leader Kim Jong-un et le président américain Donald Trump a abouti à la signature d’une déclaration commune sans percée majeure sur la question cruciale de l’arsenal nucléaire nord-coréen.
Photo afp Le tête-à-tête ente le leader Kim Jong-un et le président américain Donald Trump a abouti à la signature d’une déclaration commune sans percée majeure sur la question cruciale de l’arsenal nucléaire nord-coréen.

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Quelque chose cloche avec la présidence de Donald Trump. Ceux qui le détestent peuvent servir une longue liste de raisons ; ceux qui l’admirent en ont principalement une : on ne veut pas lui reconnaître ses accomplissements.

C’est que Donald Trump fonctionne au « positive thinking » et on finit tous par penser tout croche. Prenez son tweet de lundi, vantant l’état de l’économie américaine : « Les marchés boursiers en hausse de 40 %... 7 trillions de valeur ajoutée... le taux de chômage des Noirs et des Latinos au plus bas de l’histoire... la confiance la plus haute jamais vue. »

Ces chiffres et ces statistiques lui donnent raison. Pourtant, les salaires continuent à stagner pour (presque) tout le monde (sauf les plus riches) ; l’économie arrive au terme de son cycle naturel de croissance ; la déréglementation à tout crin va finir par nous sauter au visage. Trump écarte tout ça : il s’agit d’y croire.

LUNETTES ROSES

Le sommet de Singapour, ce qui en est sorti et ce qu’en a dit le président américain illustrent encore mieux ce que j’entends. À commencer par le fameux document signé par Trump et Kim Jong-un, présenté comme « très exhaustif » et devant conduire à la dénucléarisation de la Corée du Nord.

En fait, il s’agit d’une suite de généralités, sans détails ni agenda sur la façon d’aboutir à cette Corée du Nord dénucléarisée. En conférence de presse, Trump a notamment insisté sur le fait que « tout allait être vérifié », mais nulle part dans l’entente conclue y fait-on concrètement référence. Il faut le « truster ».

Le président américain se fait des accroires sur les intentions du régime nord-coréen qui, de l’avis de tous les experts, n’a rien promis d’autre que ce qu’il s’était engagé à faire, puis avait ensuite renié dans des accords semblables en 1994 et en 2005.

LE PETIT BOUT DE LA LORGNETTE

Il n’y a pas que la Corée du Nord. Pensez à nous : Donald Trump se fait des accroires sur le danger que le Canada fait peser sur l’économie américaine, alors que la moitié du déficit commercial américain (ou presque) est dû aux échanges avec la Chine.

Il se fait des accroires sur la menace que posent les producteurs laitiers canadiens pour l’agriculture américaine (« ...killing our agriculture »), alors que les produits laitiers ne représentent que 0,2 % de tous les biens exportés par les États-Unis vers le Canada.

Il se fait des accroires sur la bonne relation qu’il pourrait avoir avec le président russe, si on ne l’écœurait pas avec l’enquête sur l’ingérence de la Russie dans la dernière campagne présidentielle. Ses propres services de renseignement ont pourtant conclu que les Russes ont tout fait pour diviser les Américains et que Vladimir Poutine lui-même a approuvé l’opération.

De La Malbaie à Singapour, puis de retour à la Maison-Blanche, Donald Trump donne tout un show, mais tord la réalité pour qu’elle colle au message qu’il veut passer. Entre-temps, empêtré dans ses accroires, s’il se plante, ce ne sera pas de sa faute.

Il l’a d’ailleurs reconnu en conférence de presse, après son sommet avec Kim Jong-un : « Je pourrais me tenir devant vous dans six mois et dire : “J’avais tort.” En fait, je ne sais pas si j’admettrai ça un jour. » Au moins celle-là, on ne pourra pas dire qu’il nous l’aura cachée.