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Les humains sont de ma race

Un groupe de manifestants, ce mardi soir, devant le TNM.
Photo Agence QMI, TOMA ICZKOVITS Un groupe de manifestants, ce mardi soir, devant le TNM.

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Cette nouvelle controverse me choque profondément.

Elle va même à l’encontre de mes valeurs les plus profondes, dont ma conviction de l’importance de se défaire de cette idée dangereuse à l’effet qu’il existerait des «races» pures, donc, non métissées.

Je parle ici de cette manifestation surréaliste devant le Théâtre du Nouveau Monde (TNM) situé à Montréal.

Ce mardi, c’était la première de SLAV, un spectacle mis en scène par Robert Lepage dans lequel la grande chanteuse Betty Bonifassi interprète des chants d’esclaves noirs.

Ces manifestants ont accusé la production d’appropriation culturelle, c’est-à-dire, de présenter un spectacle sur des chants d’esclaves noirs sans que des personnes noires n'y participent.

(Le Devoir précise pourtant aujourd'hui qu’«après vérification, deux choristes sur six sont noires».)

Des policiers ont dû «protéger» les spectateurs qui entraient au TNM. Les protéger pendant que des manifestants les traitaient de «racistes» et leur criaient d’avoir «honte».

La liberté d'expression et de réunion pacifique sont des droits fondamentaux. Personne ne doit remettre cela en question. Traiter les gens de «racistes» de manière tout à fait gratuite, c'est une autre histoire.

Toujours selon Le Devoir, ce mouvement a «été lancé par Lucas Charlie Rose, un artiste de la communauté noire de Montréal. (...) M. Rose dénonce aussi le prix des billets, trop élevé pour bon nombre de citoyens de sa communauté. « On ne peut pas acheter un billet de 60 à 90 $», déplore-t-il.»

Or, quel préjugé hallucinant que de lancer une ineptie pareille. Comme si toutes les personnes noires étaient pauvres et que toutes les  personnes blanches ne l'étaient pas.

En réaction, la maison de production de Robert Lepage, Ex Machina, a publié le message suivant sur sa page Facebook

«Oui, l’histoire de l’esclavage sous ses multiples formes appartient d’abord à ceux et celles qui l’ont subi, et à tous ceux qui en ont hérité.

Mais cette histoire a été écrite par les oppresseurs autant que par les opprimés, par des blancs aussi bien que par des noirs. Et il faut en témoigner, d’abord pour qu’elle soit connue, mais aussi pour éviter qu’elle ne se perpétue.

Le métissage dans toute sa fécondité artistique et culturelle est au cœur de SLĀV, tout autant que l’esclavage. Avons-nous le droit de toucher à ces sujets ? Le public en jugera après avoir assisté au spectacle. De notre point de vue, nous avons surtout, blancs ou noirs, un devoir, celui d’aborder les épisodes les plus sombres de l’histoire pour tenter d’en tirer un peu de lumière.

La musique et le théâtre comptent certainement parmi les moyens les plus nobles de le faire.

Robert Lepage
Betty Bonifassi
Ex Machina»

***

Dans les faits, l’histoire et l’art appartiennent à tous et tous. Qui plus est, qui est tout à fait «noir», qui est tout à fait «blanc» ? Parmi ces manifestants, il y avait d'ailleurs aussi des personnes dites blanches. Or, personne ne les a accusées de s'approprier culturellement l'objet de la manif pour les personnes noires qui y participaient...

Faudrait-il faire des tests de sang ou remonter les arbres généalogiques de tous pour savoir s’ils auraient le «droit» ou non de s’extasier devant un pan majeur et tragique de l’histoire humaine ? Et ce, en toute solidarité pour ceux et celles qui en ont souffert ?

Ne vivons-nous pas dans des sociétés de plus en plus métissées? Ce qui est une excellente chose.

Ne pouvons-nous pas tenter de mieux partager nos expériences humaines et artistiques, belles ou tragiques ? Question de mieux se connaître. Question d’aller vers ce qui est différent de soi pour mieux l'explorer?

Faut-il être «blanc» et acadien d’ascendance pour chanter des chansons acadiennes sur la déportation ?

Faut-il être italien d’origine pour chanter un opéra de Rossini ?

Faut-il avoir du sang huron pour jouer une musique huronne ?

Faut-il être canadien-français de souche pour chanter du Gilles Vigneault ? Etc. Etc. Etc.

Ces questions sont bien évidemment rhétoriques. Nul besoin, en effet, d’avoir le bon arbre généalogique pour traverser les frontières de l’art et de l’histoire.

Le Devoir cite une manifestante qui en disait ceci: «Les Québécois francophones n’accepteraient jamais qu’un spectacle sur l’histoire du Québec ne soit organisé et joué que par des anglophones. »

Désolée de la décevoir, mais si un tel spectacle était monté dans le respect de l'histoire et de ceux et celles qui l'ont vécue, pourquoi pas?

Aussi, traiter les spectateurs de Slav de «racistes» alors qu’ils et elles allaient voir et apprécier des chants d’esclaves noirs, c’est d'une injustice inqualifiable.

Quant à Betty Bonifassi, le simple fait qu’elle interprète elle-même des chants d’esclaves noirs depuis au moins 15 ans témoigne avant tout de son immense respect et de son admiration pour ceux et celles qui ont subi le joug des esclavagistes blancs.

Pour ce qui est de Robert Lepage, que dire d’autre que de rappeler qu’il est lui-même la quintessence de l’artiste universel. Lui prêter ne serait-ce que l’ombre du début d’une pensée «raciste» tient du délire.

Peut-être que ces manifestants devraient méditer ces quelques paroles de Gilles Vigneault.

D’une grande sagesse, elles sont intemporelles :

«Je mets mon temps et mon espace
À préparer le feu, la place
Pour les humains de l’horizon
Et les humains sont de ma race...»