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SLĀV: la tyrannie du consensus

SLĀV: la tyrannie du consensus
PHOTO AGENCE QMI, TOMA ICZKOVITS

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Le vif débat suscité ces derniers jours par la présentation puis l’annulation de la pièce SLĀV de Robert Lepage et Betty Bonifassi, dans le cadre du Festival international de Jazz de Montréal, nous aura prouvé au moins une chose. Les Québécois n’arrivent plus à tolérer l’inconfort du désaccord.
 
La fâcheuse tendance à toujours chercher le consensus est en train de faire taire même les créateurs. Misère.
 
Argumenter : cet art qui se perd
 
Les différents débats autour de la production SLĀV sont tout à fait légitimes. Est-ce qu’un spectacle qui traite de l’esclavage aurait dû être présenté par des noirs et créé en collaboration avec eux ? Est-ce que des créateurs peuvent parler de ce qu’ils n’ont pas vécu et «s’enrichir sur le dos des survivants d’un drame historique»?
 
Oui, le débat est plus large et devrait être nuancé de plein de subtilités. 
 
Mais ça ne se produira pas.
 
D’abord, parce que les détracteurs du spectacle ont manifesté bruyamment et que le spectacle a tout simplement été annulé et renié par le FIJM. 
 
Ensuite, parce que c’est maintenant « in» et «tendance» de crier à l’appropriation culturelle. Quiconque trouve qu’il y a là de l’exagération et le détournement d’un important débat est rapidement qualifié d’ignare, d’inculte ou de bigot privilégié qui se vautre dans sa condition supérieure. 
 
Impossible d’argumenter ou de discuter.
 
Si on en croit les détracteurs de SLĀV, seuls les noirs peuvent parler de l’histoire des noirs et critiquer un projet qui traite des noirs (qu’ils aient vu le spectacle ou non, d’ailleurs). Ainsi, ni moi ni quelque autre blanc ne peut avoir une opinion sur ce débat, à moins de joindre notre voix à celle des pourfendeurs de la pièce. 
 
Là, c’est correct, on aurait raison.
 
Vouloir trop plaire, c’est le plaisir des moches*
 
Mais l’art n’a jamais eu pour mission de faire l’unanimité. Certains pourraient même argumenter que l’art doit casser les normes, briser les moules, choquer, surprendre et faire réfléchir.
 
Pouvons-nous vraiment imposer une équipe créative à un metteur en scène pour des raisons d'"exactitude historique"?
 
On n'oserait jamais remettre en question des créations comme Hamilton qui mettent en scène une majorité d'artistes latinos et noirs dans des rôles de blancs, souvent esclavagistes. Avouez que dans un cas comme celui-là, on a l'appropriation culturelle flexible sous prétexte (tiens tiens) de la création artistique, du métissage et de la réappropriation des symboles.
 
La puissance des médias sociaux comme amplificateurs de l’opinion de quelques uns est devenue à ce point importante que tous ceux qui veulent dénoncer ou critiquer un projet bénéficient désormais d’un porte-voix qui leur permet de mettre en joue même les plus grands.
 
Les organisations ont tellement peur de devoir faire face à la controverse qu’elles se gouvernent maintenant au gré des tendances pour s’assurer de plaire à tout le monde et à son père.
 
En fin de compte, on vit aujourd'hui dans un monde où personne n’ose défendre une position impopulaire de peur de déplaire ou de devoir se tenir debout pour faire valoir son opinion.
 
Après tout, il ne faudrait pas créer de tension, de débat ou de discussion.
 
On pourrait passer pour quelqu’un de déplaisant...
 
 
*La Pêche à la ligne — Renaud Séchan