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Slav: trop peu, trop tard

Slav: trop peu, trop tard
Dario Ayala / Agence QMI

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Depuis l’annonce de l’annulation du spectacle SLAV par le Festival International de Jazz de Montréal hier, nous assistons à un jeu de dupes.

Alors que la chanteuse et co-conceptrice Betty Bonifassi s’est malheureusement fracturé la cheville, (elle écrivait d’ailleurs hier sur Facebook en direct de l’hôpital), le Festival de Jazz avait déjà annulé les représentations du 29 et 30 juin ainsi que celles du 2 et 3 juillet. On ignore d’ailleurs à ce jour si l’artiste aurait pu reprendre la scène pour les prochaines dates qui s’étendaient jusqu’au 14 juillet.

De plus, pour faire réagir le Festival, il aura fallu qu’un artiste invité, Moses Sumney pour ne pas le nommer, annule son spectacle et dénonce publiquement la tenue de cette pièce, se disant déçu d'apprendre que le Festival de jazz de Montréal lui réservait plusieurs soirées. Et ceci devant son réseau élargi de célébrités américaines, créant ainsi des échos dans des tribunes comme The New York Times ou Pitchfork qui rejoignent plusieurs millions de lecteurs et qui pourraient faire plus de mal que de bien à la notoriété de ce festival respecté.

Donc permettez-moi de douter de la pression qu’aurait exercé cette « extrême gauche identitaire et racialiste » pour reprendre à contrecœur les mots de Mathieu Bock-Côté, qui aurait selon lui « mené un activisme intense pour faire de la représentation de cette pièce un scandale ».

L’équipe du Festival de Jazz qui se dit « ébranlée et fortement touchée » et qui présente ses excuses, a ma foi le sens timing. Car si c’était vraiment le cas, la décision aurait été prise après la première représentation, vu les réactions qu’elle a suscitées. Et si pour le Festival, « l’inclusion et le rapprochement entre les communautés sont essentiels », les questions soulevées dès décembre et les critiques pendant la conception du spectacle auraient été prises en compte.

Il y a eu plusieurs commentaires, critiques voire même des insultes lancés de part et d’autre au cours des derniers jours, alors que gens comme Marilou Craft en décembre dernier ou Ali Ndiaye alias Webster le mois d’après, pour ne citer que ceux-là, ont tenté de faire comprendre aux concepteurs de la pièce que c’est historiquement faux d’avoir des personnes blanches jouer des esclaves noirs et que cela dénote un manque de sensibilité de le faire dans une pièce de théâtre en 2018. Tout comme on n’aurait jamais pris Georges Laraque pour jouer Louis Cyr, sous prétexte de ne pas voir les couleurs ou les races, il est difficile d'imaginer Betty Bonifassi en Harriet Tubman, ou d’autres actrices blanches jouer des esclaves noires. Aux malhonnêtes intellectuels qui disent qu’il n’y a pas que les Noirs qui ont été esclaves, je vous remets dans le contexte: la pièce est présentée comme « une odyssée théâtrale à travers les chants traditionnels afro-américains, des champs de coton aux chantiers de chemins de fer ».

Je ne les connais pas, mais je ne pense pas du tout que Lepage et Bonifassi soient racistes. Tout comme je ne pense pas qu’il s’agisse d’appropriation culturelle. Par contre, cette invisibilisation des personnes issues des communautés noires dans une pièce dont le premier matériel sont des chants émanant de ces communautés, est une maladresse surtout quand un expert comme Ali Ndiaye consulté au début du processus la création émet des réserves à ce sujet. Alors pourquoi attendre d’en arriver là? Cette liberté d’expression qui nous est si chère implique tout aussi bien la volonté de créer une œuvre, que la possibilité pour le public de questionner la démarche et commenter le contenu.

Rappelons-nous: en mars dernier, la programmation des Grands Ballets canadiens avait été critiquée pour son spectacle Femmes, qui devait prendre l’affiche en mai 2019. Une pétition avait été lancée pour dénoncer l’absence de femmes dans l’étape de création d’une telle œuvre, d’ajouter une femme chorégraphe au programme afin de « laisser une femme raconter sa propre histoire à travers la danse ». L’institution a en effet choisi trois hommes (!) pour chorégraphier ce spectacle placé sous le signe de la féminité. Résultat : le directeur artistique des Grands Ballets canadiens a présenté ses excuses et a plutôt choisi de remplacer le titre du spectacle (il faut le faire...)

En somme, ce n’est pas parce que vous n’êtes pas offusqu(é)es que ce n’est pas offusquant. SLAV ne peut être un hommage aux chants d’esclaves noirs quand leurs descendants n’y sont pas (mieux) représentés.