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Un amour à cacher

Un amour à cacher
Illustration Philippe Melbourne Dufour

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Sur la route pour revenir dans la ville où je dois prendre mon vol de retour, ma guide-interprète indonésienne répond à un appel qui la fait réagir instantanément. Sa mère lui annonce qu’elle lui rendra visite dans les prochains jours. Ruli vient à peine de raccrocher qu’elle téléphone à son amoureux pour le sommer de quitter la maison dès que possible, avec tous ses effets personnels, afin que rien ne puisse laisser penser qu’ils habitent ensemble. Ruli est musulmane, son amoureux est chrétien. Récit d’un amour caché dans un pays en pleine transformation sociale.

Makassar, Indonésie. Alors que notre voiture se faufile entre les essaims de motocyclettes, passant devant une mosquée à chaque kilomètre, Ruli, qui a été mon interprète et mon guide durant mon tournage, m’explique qu’elle est en couple depuis dix ans avec un jeune chrétien. Personne de sa famille n’est au courant. Son histoire d’amour en est une secrète pour ses proches, car elle est musulmane. Une information qui est même écrite sur ses cartes d’identité.

La révolution des jeunes

La sympathique femme de 32 ans prie cinq fois par jour. Une sorte de méditation qui lui fait du bien, dit-elle. Cependant, elle ne porte pas le foulard, boit de l’alcool, fume parfois la cigarette et ses meilleurs amis sont tout aussi « ouverts » qu’elle.

La diplômée en anthropologie se plaît à dire qu’elle forme, avec ses compagnons, un quatuor de rebelles tranquilles dans ce pays qui compte la plus grande majorité musulmane du monde. Son meilleur ami est gai, un autre fréquente une veuve (souvent stigmatisées en Indonésie) et l’autre fille du groupe vit aussi une relation amoureuse interreligieuse. « Nous, les jeunes, on est en train de transformer la société à notre façon. C’est hyper stimulant. On a la force du nombre qui est de notre bord! »

En effet, près de 50% des Indonésiens ont moins de 30 ans. Une certaine proportion d’entre eux rejettent le conservatisme de leurs aînés. Ils provoquent des changements, tout en restant profondément attachés à leur culture et leurs valeurs, et en vouant un profond respect à leurs parents.

Un secret pour ne pas blesser

Ruli ne veut pas révéler sa relation à sa mère (son père est décédé) pour la préserver. Ça lui ferait trop de peine, elle qui est profondément religieuse et conservatrice. La vieille dame est encore professeure dans une école coranique. « J’attends qu’elle décède pour vivre mon amour au grand jour. », me confie la trentenaire avec gêne.

Roméo et Juliette à l’indonésienne

Ironiquement, il faudrait que cette mère que Ruli aime profondément meure relativement rapidement. La jeune femme rêve d’avoir des enfants et, à 32 ans, après une décennie de vie commune, le désir de maternité commence à s’enflammer.

Pour l’instant, son histoire d’amour cachée tient encore la route. « Tout va se placer. », avance avec confiance la jeune femme au rire contagieux alors que nous poursuivons la nôtre en direction de l’aéroport.

Inch Allah

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