Témoignage

«Intimidée» par Statistique Canada

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Les documents remis à Madame Denise Déry.

© Agence QMI

Les documents remis à Madame Denise Déry.

MONTRÉAL - Un inconnu s'invite au salon pour discuter de sa vie privée : une sexagénaire de Montréal n'en revient tout simplement pas de la façon dont Statistique Canada s'y prend pour recueillir des données confidentielles.

Imaginez qu'un voisin se pointe à votre résidence à l'heure du souper, un ordinateur en bandoulière sur l'épaule et qu'il affirme travailler pour Statistique Canada. Il vous dit qu'il doit «compléter son dossier» et qu'il n'en a que pour quelques minutes.

Vous apprenez par la suite qu'il travaille de la maison, tout comme sa supérieure immédiate, et que le numéro de cellulaire qu'il vous donne est associé, entre autres, à une compagnie d'asphaltage de Montréal.

C'est ce qui est arrivé à Denise Déry, une résidente de 68 ans du quartier Villeray à Montréal, qui a reçu la visite d'un représentant de Statistique Canada vendredi dernier.

«Il m'a dit qu'il fallait qu'il fasse une entrevue tout de suite, chez moi. Il ne m'a pas expliqué quel était le but de sa visite, sinon qu'il travaillait pour Statistique Canada et qu'il était déjà venu deux fois cette semaine sans avoir de réponse», explique Mme Déry.

Désirant avoir une preuve de l'identité de l'homme qui voulait s'inviter chez elle, la dame a eu la surprise de voir que l'adresse de l'intervieweur se trouvait tout près de chez elle, sur la rue de Lanaudière. «Je ne savais pas qui il était, c'était louche».

Intimidée par son insistance, Denise Déry a refusé de laisser entrer l'homme, qui lui a finalement donné des documents de Statistique Canada, ainsi qu'une petite carte sur laquelle il lui a écrit son nom, son numéro de matricule, ainsi que des informations sur un rendez-vous subséquent. «Il voulait finir ça le plus rapidement possible, il m'a imposé une date et une heure».

La dame a finalement réussi à prendre le numéro de téléphone du représentant et s'est empressée de refermer la porte, stressée. «Que tu sois de Statistique Canada ou d'Al-Qaïda, on ne peut pas le savoir!»

Porte-à-porte : l'organisme s'explique

Attribuant toute la situation à un malentendu entre son employé et Mme Déry, Martine Lamontagne, directrice adjointe aux opérations des enquêtes pour le Québec et les Maritimes à Statistique Canada, affirme que les citoyens sont bel et bien avertis de la visite d'un représentant au moyen d'une lettre envoyée quelque temps avant la rencontre.

Ladite missive, dont nous avons obtenu copie, mentionne effectivement le nom de l'enquête, mais n'explique aucunement le caractère volontaire de celle-ci.

«La dame a peut-être égaré le document et il y a peut-être eu de la friction entre les deux personnes impliquées. Nous sommes désolés si elle s'est sentie poussée à répondre», note Mme Lamontagne, affirmant sans détour qu'il n'y a aucune obligation de répondre à ce questionnaire.

Elle confirme d'ailleurs que c'est une pratique courante à Statistique Canada d'avoir des représentants travaillant à temps partiel, de la maison, pour le compte de l'organisme. Ceux-ci ont un salaire horaire aucunement influencé par la quantité ou la qualité des réponses obtenues.

Pour ce qui est de la collecte de données par ordinateur, Mme Lamontagne se fait une fois de plus confiante, affirmant que la personne rencontrée peut, en tout temps durant l'enquête, voir les informations qui sont enregistrées. Une fois le questionnaire terminé, les données sont cryptées et il n'y aurait aucune façon d'y accéder de nouveau.

Les ordinateurs seraient de plus protégés par de multiples mots de passe, assurant un maximum de sécurité.

L'utilisation de la technique du porte-à-porte, une façon de faire «dépassée» et «coûteuse» selon des spécialistes, soulève bien des questions chez ceux-ci.

Christian Bourque, vice-président à la recherche pour la firme Léger Marketing, observe que Statistique Canada effectue souvent ce genre de sollicitation en personne. «Généralement, le porte-à-porte devrait être effectué dans des cas très précis, comme lorsqu'il doit y avoir une présentation de matériel ou de longues entrevues».

«Les protocoles de recherche sont beaucoup plus sévères lorsqu'on fait déplacer des représentants, puisqu'il faut revenir plusieurs fois aux mêmes adresses si on n'a pas de réponse», avoue M. Bourque. Selon lui, il est possible de fausser involontairement les données dans ce genre de sollicitation, puisqu'il faut parler à tous les gens pour respecter la branche de population sondée.

S'il réfute la possibilité que Statistique Canada puisse mettre en danger les renseignements personnels des gens, M. Bourque estime néanmoins que l'organisme fédéral est très bien équipé pour faire des enquêtes au téléphone, qui sont d'ailleurs moins dispendieuses que le porte-à-porte et surtout beaucoup plus productives.

Même son de cloche du côté de Vincent Bouchard, vice-président au marketing de SOM Recherches et sondages, qui s'explique mal le choix de la technique du porte-à-porte. «Je n'ai jamais choisi cette option en 16 ans de métier», affirme-t-il, jetant le blâme sur le faible taux de réponse qui en résulte. «On parle d'une efficacité de 5 % à 10 %».

Il estime d'ailleurs que des questions sur les dépenses d'un ménage ne sont pas nécessairement des sujets sensibles auxquels les gens ont peur de répondre au téléphone. «Il y a toujours une façon de construire les questions pour qu'elles soient bien accueillies par les citoyens».

Selon les données fournies par l'Alliance de la Fonction publique du Canada, environ 1 200 personnes sont affectées à la collecte de données à Statistique Canada. Plus de 700 d'entre eux le font sur le terrain, de manière autonome. Le salaire horaire minimum de ces derniers est de 14,50 $.