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HÔTEL ADLON

Chronique naïve

Chronique naïve
En valorisant un glorieux passé, en accusant les Juifs d’être responsables du marasme, Hitler a réussi à transformer ses citoyens en informateur de la police politique et à faire taire toutes les critiques de son régime.

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J’ai beaucoup pensé à grand-père en lisant un roman, ces jours-ci. Mon grand-père pourtant ne lisait pas. Il est né en 1900 sur une ferme des environs de Valleyfield. Il est allé à l’école jusqu’en quatrième année.

À sa naissance, l’aviation, la radio, la télévision et le téléphone n’existaient pas. Pour venir à Montréal, il fallait la journée à une carriole, et en hiver, il fallait prendre le pont de glace.

Son père, mon arrière-grand-père, portait une moustache invraisemblable et battait son fils jusqu’au sang. Puis, c’est la grippe espagnole qui a failli le tuer, mais il s’en est sorti là aussi. Il était solide, mon grand-père, et même quand sa carrosserie a commencé à foutre le camp, son moteur rugissait encore. En son honneur, j’ai baptisé toutes mes minounes à son prénom.

Un jour, mon grand-père est tombé amoureux avec la fille qui travaillait dans la boutique du chapelier, ma grand-mère, qui est morte avant que je puisse conserver le moindre souvenir d’elle. Avec elle, à ses côtés, pour tenir maison et s’occuper des enfants, mon grand-père a ouvert une crèmerie dans le « faubourg à m’lasse » puis a vendu de l’assurance porte-à-porte pendant la Grande Crise de 1929.

Trop jeune pour la Première Grande Guerre, trop vieux pour la Seconde, il n’a pas eu à défendre la mère patrie ni à se cacher dans les bois pour échapper à la conscription.

Il adorait chanter, imitait Maurice Chevalier, buvait souvent un coup de trop.

Quand, en 1969, l’homme a mis le pied sur la lune, il était devant le téléviseur, et je me souviens qu’il s’épongeait le front avec un mouchoir brodé à ses initiales. Il essayait de faire comme si de rien n’était, mais je l’entendais murmurer tout bas : « j’ai mon voyage ».

Et il l’avait, en effet, son voyage.

85 ans d’aventures, d’apprentissage, de changements, d’adaptation. Ils étaient un peu plus d’un milliard et demi à se partager la planète quand il est né. Nous sommes plus de sept milliards aujourd’hui.

LA POLITIQUE  DES CATASTROPHES

J’ai pensé à mon grand-père en lisant Hôtel Adlon, de Philip Kerr, qui met en scène l’ex-policier Bernie Gunther dans une Allemagne qui s’apprête à recevoir le monde pour les Jeux olympiques de Berlin, en 1936. Même s’il s’agit d’un très bon polar, ce qui me semble plus intéressant ici est le portrait d’une population qui se met à tabasser les juifs et les gitans sans souci d’humanité, et à saluer, la main levée, le discours haineux d’Adolph Hitler. Et les Canadiens français étaient nombreux à s’en foutre, à l’époque. Mon grand-père ? Je ne sais pas. Je ne lui ai jamais posé la question. Je n’aurais probablement pas aimé la réponse.

Je me suis beaucoup intéressé, jadis, à ce qui s’est passé en Allemagne. Comment une population éduquée, cultivée, l’une des plus éclairées d’Europe, avait-elle pu se prendre d’affection pour une politique répressive ?

L’une des clés était la revalorisation du peuple allemand, justement. Militairement brisée par la Première Guerre mondiale, financièrement mise en faillite par les réparations exigées des vainqueurs, l’Allemagne avait mal à son identité. En flattant le peuple dans le sens du poil, en valorisant un glorieux passé, en accusant les juifs d’être responsables du marasme, Hitler a réussi à transformer ses citoyens en informateurs de la police politique et à faire taire toutes les critiques de son régime.

Ce sont des tactiques vieilles comme le monde, encore utilisées de nos jours. Regardez ce qui se passe à Ottawa, où on remet sur tous les murs des portraits de la reine (valorisation d’un passé glorieux), regardez à quel point on y dénonce la criminalité et combien on s’y muscle pour la juguler. Regardez combien on veut se servir d’Internet pour exercer une surveillance policière débridée.

Attention : je ne dis pas que Harper est un Hitler en puissance, ce serait ridicule et mensonger.

Mais Harper est un Harper en puissance, et c’est déjà bien trop. Je vois tout ce que la population du Québec a réussi à obtenir de droits et libertés depuis la Révolution tranquille être mis en danger par un gouvernement qui préfère la méfiance à la confiance, le monologue au dialogue et l’argent à l’empathie. Je vois les plus grandes victoires sociales des dernières décennies être subtilement remises en question : le droit à l’avortement, le mariage gai, la culture comme outil de civilisation, la recherche scientifique pour le bénéfice de la connaissance pure, etc. Je vois les milliards coupés dans les services et donnés aux marchands de canons...

Je lisais Hôtel Adlon et je pensais aux Allemands ordinaires, pris dans le cauchemar nazi. Et je pensais à mon grand-père et à ce qu’il dirait de notre présent s’il était encore en vie.

Peut-être qu’il n’aurait pas su quoi répondre. Peut-être qu’il aurait gardé le silence parce que... c’est compliqué tout ça.

Peut-être qu’il aurait simplement essayé de me vendre une police d’assurance, parce que, hein, on ne sait jamais ce qui peut arriver... Et qu’il faut toujours présager le pire.

COMPLÉMENT DE CULTURE

Comment expliquer ça ? Comment expliquer qu’on le laisse faire ? Il faut, je crois, aller voir du côté de Naomi Klein qui, dans son livre La stratégie du choc, dénonce la stratégie du grand capital qui consiste à profiter des catastrophes et de la peur d’une population pour la contrôler, la rendre docile et la piller sans vergogne.

Le pianiste est un grand film de Roman Polanski qui montre comment on en vient à accepter l’inacceptable, petit peu par petit peu. On y raconte l’histoire d’un pianiste classique qui perd à peu près tout, jusqu’à son humanité, simplement parce qu’il est juif. Son erreur : croire que ça ne peut pas être pire.

Gunter Grass est un auteur allemand de toute première importance, dont la réputation a été légèrement entachée lorsqu’il a révélé qu’il était membre de la jeunesse hitlérienne lorsqu’il avait 15 ans. Mais son œuvre parle pour lui, et il faut absolument lire Le Tambour, une œuvre majeure qui raconte l’histoire du jeune Oskar qui ne veut pas grandir sous l’Allemagne nazie. Un chef-d’œuvre, vraiment. Et le film qu’en a tiré Volker Schlöndorf est de même niveau, ce qui est, avouons-le, plutôt rare.

 

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