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Robert Lepage

L’heure des bilans

Après cinq ans de travail sur le Ring

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NEW YORK | Robert Lepage est en train d’écrire les dernières lignes d’un important chapitre de sa carrière. Après cinq ans de travail, le cycle complet du Ring de Wagner sera finalement présenté au Metropolitan Opera de New York. Retour sur les moments forts, les découragements et les leçons tirées de cette expérience.

Même si les quatre opéras ont déjà été présentés, Robert Lepage peaufine encore l’œuvre. Il ne reste plus que lui et son assistant à New York. Toute l’équipe d’Ex Machina est rentrée au Québec depuis janvier. L’opéra complet dure 16 heures. « Après deux ans, on fait encore des changements, on apprend beaucoup de choses », dit-il.

Je rejoins le metteur en scène dans un restaurant près du Met Opera pour le déjeuner. Un livre sur le tarot est posé sur la table. Il fait de la recherche pour son prochain projet, Playing Cards, une pièce inspirée du jeu de cartes. On le sent plus détendu et heureux de pouvoir passer à autre chose. Vivre à New York, selon lui, c’est comme vivre « dans un épisode de Will and Grace. C’est une vie très insulaire ».

Le premier opéra L’Or du Rhin avait ouvert la saison du Met en septembre 2010. Le cycle complet sera présenté à partir de ce soir et à nouveau en 2013.

L’Anneau du Nibelung, communément appelé le Ring, est considéré par plusieurs comme une œuvre impossible à mettre en scène. Certains tableaux se passent sous l’eau, sur un arc-en-ciel, bref, le défi technique est énorme. Même Wagner lui-même était insatisfait de la réalisation du Ring en 1876.

Pour Lepage, le défi d’amener le Ring au 21e siècle fut le plus ambitieux de sa carrière. La production est évaluée à 16 millions $, la plus coûteuse de l’histoire du Met. « C’est le projet qui m’a demandé d’aller dans une région où je n’étais jamais allé. J’ai dû peaufiner mon allemand. C’est une métamorphose de faire le Ring, tu t’enfermes dans un monde pendant cinq ans. C’est comme retourner à l’école », confie-t-il, tout en commandant un bol de fruits et de yaourt. « Je fais attention, j’essaie de manger santé, ça commence à faire les restaurants », précise-t-il avant de poursuivre.

« J’ai été naïf sur certaines choses. Au niveau de l’acoustique par exemple, les gens ne sont pas habitués à voir une si grosse affaire qui bouge quand les gens chantent. J’ai été un peu naïf de penser que ça serait naturel pour le public comme ça l’est pour moi ». Lepage parle de cette fameuse scène transformable faite de 24 pales géantes qui a tant fait jaser. La scène avait été critiquée au début à cause des bruits dérangeants de sa mécanique.

« Je ne censure pas mon travail, mais j’essaie de trouver une façon pour que ça dérange moins, que ça soit moins bruyant. J’ai aussi corrigé certains détails dans des mises en scène trop élaborées », dit-il.

Pour ce qui est de la réaction du public et des critiques, il ne s’attendait pas à un tel éclat. « Je pensais que ça passerait plus inaperçu ce qu’on allait faire ici. Les pour et les contre ont été plus extrêmes que je pensais. Normalement, les gens sont plus réservés à New York, contrairement à l’Europe », a-t-il conclu avant de repartir avec son sac à dos, comme un écolier qui ne voulait pas être en retard pour sa dernière leçon de Wagner.

Le documentaire Wagner’s Dream

Wagner’s Dream, un film sur la production du Ring, sera présenté en première au Festival du Film de TriBeCa le 25 avril. La réalisatrice, Susan Froemke, a suivi le processus depuis 2007 et accumulé près de 400 heures de tournage.

Wagner’s Dream nous amène à la façon d’un « making-of » dans les coulisses de la méga production, des premières maquettes dans les locaux d’Ex Machina à Québec et de Scène Éthique à Varennes, jusque dans les loges des chanteurs les soirs de première. Froemke a notamment eu un accès extraordinaire au Metropolitan Opera.

L’œuvre de deux heures est fascinante et ne s’adresse pas uniquement aux amateurs d’opéra. Les nombreuses entrevues aident à démystifier la complexité de l’histoire. Froemke nous montre l’effort colossal derrière une nouvelle production du Ring et le côté vulnérable des chanteurs d’opéra.

« Très rapidement, différentes histoires sont sorties du lot, celle de Robert, qui essaie de mettre au monde ce projet impossible et qui tente de dompter la “machine”, celle de Deborah Voigt, anxieuse à l’idée de prendre le rôle de Brünnhilde (un des plus difficiles de tout le répertoire), et celle de Jay Hunter Morris, qui remplace au pied levé le rôle de Siegfried. Morris n’est pas un chanteur d’opéra typique, on dirait plutôt un cowboy qui rentre au Met », explique la réalisatrice, gagnante de quatre prix Emmy.

La caméra de Froemke filme tout, les paniques des acteurs qui se retrouvent suspendus dans les airs ou en déséquilibre sur la scène qui se transforme, les problèmes techniques le soir de première, les découragements de l’équipe d’Ex Machina ou les doutes du directeur général Peter Gelb. « Ce documentaire s’inscrit vraiment dans la catégorie cinéma vérité », précise-t-elle.

Le film montre aussi l’arrivée, comme des Gaulois, de l’équipe d’Ex Machina dans cette grande maison d’opéra avec leur scène gigantesque que tous regardent au début comme une grosse bête difficile à apprivoiser.

Robert Lepage n’a vu que des extraits du film pour l’instant. ll a trouvé difficile d’oublier la présence des caméras à certains moments. « Des fois, ils sont là quand tu n’as pas envie ». Mais on ne le voit jamais perdre patience, même quand la tâche semble monumentale.

La réalisatrice a été impressionnée par l’esprit de famille de l’équipe d’Ex Machina. « C’est vraiment un effort collectif, l’équipe qui pivote autour de Robert est dévouée. Lui, c’est le leader, mais aussi l’ami. Il y a un bel esprit de camaraderie », témoigne Susan Froemke.

Le film sera présenté en salles aux États-Unis et au Canada le 7 mai.

La bande-annonce se trouve sur mon blogue : https://blogues.journaldemontreal.com/mjny


• Les quatre opéras du cycle seront aussi présentés dans des salles de cinéma Cineplex au mois de mai : voici le lien pour réserver les billets : https://www.metoperafamily.org/  et metopera/liveinhd/canada.aspx

• Das Rheingold : 9 mai à 18 h 30 (168 minutes).

• Die Walküre : 12 mai à 10 h (259 minutes)

• Siegfried : 17 mai à 18 h 30 (258 minutes)

• Götterdämmerung : 19 mai à 10 h (287 minutes)


Les critiques du Ring

La production a été bien reçue par les critiques new-yorkais. Le 4e opéra cependant a reçu un accueil tiède et mitigé. Le Crépuscule des Dieux demeure le préféré de Lepage. « C’est celui qui me faisait le plus peur parce que les airs sont moins connus. C’est aussi le plus long (5 h et demie). L’intrigue est plus complexe et étrangement ça a été le plus facile à faire ».

Plus le défi est impossible, plus Lepage y prend plaisir. « Je me rends compte que c’est ça ma force. Un journaliste britannique a déjà écrit que mon talent était de faire des affaires impossibles, mais que les affaires possibles, je n’étais pas bon. C’est vrai et ça m’avait fait réfléchir ».

Lepage est l’homme des solutions. « C’est là que je me sens utile, quand je décide de faire un show dont personne n’a encore trouvé la clé ».

Son moment fort de l’aventure

« Souvent, c’est précédé d’un moment creux. En octobre dernier, rien ne marchait, notre Siegfried (3e opéra) était malade. Toutes nos idées et nos concepts tombaient à l’eau, ça s’en allait vers la catastrophe. Puis un miracle est arrivé une semaine avant le show. Un gars assis dans la salle de répétition se lève, il met le costume, la perruque, il connaît toute la mise en scène, il chante comme un Dieu et remplace le chanteur au pied levé avec seulement trois répétitions. C’était extraordinaire, il a sauvé le show. C’est pour ça que je fais ce métier-là, la scène plutôt que la télé, c’est sportif. »

Son moment de découragement

« Quand l’orchestre arrive. On perd le contrôle. On répète pendant des semaines avec un piano et quand l’orchestre arrive c’est une autre vitesse, certains passages sont enterrés par la musique, tous les défauts ressortent, c’est une période très difficile. Au théâtre, le metteur en scène décide tout. Dans un opéra, le chef s’occupe du temps et moi de l’espace. C’est deux mondes, la rencontre du temps et de l’espace. C’est pour ça qu’iI faut bien s’entendre avec le maestro, sinon ça va mal. J’ai été chanceux, je suis tombé sur deux chefs d’orchestre (James Levine et Fabio Luisi) ouverts d’esprit ».

Pas techno

Robert Lepage est reconnu mondialement pour son utilisation des nouvelles technologies. Il recevra d’ailleurs à la fin du mois un prestigieux prix du Massachusetts Institute of Technology. Fait étonnant, tel un cordonnier mal chaussé, Lepage n’est pas du tout techno. « Mon assistant pourrait en témoigner, je ne comprends pas comment ça marche, c’est une joke. Les gens m’associent tellement à la technologie, mais je peux à peine prendre mes courriels. J’ai dû changer d’ordinateur récemment et je ne me retrouve plus. Ils m’ont dit, on va te mettre sur le nuage, le “cloud”. Sur le quoi ? Je suis comme un vieux mononcle perdu. Quand on fait des réunions, les gens me demandent comment ça marche l’interactivité. Philosophiquement je peux leur expliquer, mais techniquement non ».
 

 

 

 

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