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Il était une fois «Maîtres chez nous»

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Je participais aujourd'hui à l'événement Nous? organisé au Monument national par Sébastien Ricard et son équipe. J'y ai lu ce texte que je reproduis sur mon blogue. Bonne lecture !

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Il était une fois Maîtres chez nous

 

Je serai prévisible. Comme bien des gens, je commencerai en rappelant le merveilleux Maîtres chez nous de 1962. Celui Jean Lesage. Celui de René Lévesque. Maîtres chez nous. C’est un idéal puissant qui a fécondé notre histoire, qui l’a traversé de bord en bord. Le vieux rêve d’une pleine existence politique québécoise est évidemment antérieur à la Révolution tranquille. On se le chuchotait collectivement depuis deux siècles. Mais c’est avec la Révolution tranquille que le vieux rêve du pays est devenu une idée, que cette idée est devenue un projet.

Il y a cinquante ans à peine, on ne se demandait pas s’il était légitime de dire Nous. On ne se demandait pas si un Nous chargé d’histoire était insuffisamment ouvert sur le monde, insuffisamment moderne. À ce moment, personne n’écrivait Nous avec un point d’interrogation. À ce moment, nous ne pensions pas que l’identité historique d’un peuple était contradictoire avec la démocratie. Nous pensions même que les deux se réconciliaient dans une relation intime, la première soutenant la seconde, la seconde oxygénant la première.

En cinquante ans, les choses ont changé. Et de ce point de vue, pas pour le mieux. La culpabilisation identitaire du peuple québécois fonctionne à plein régime. Une mauvaise conscience toxique se diffuse. Une mauvaise conscience paralysante. Comme si l’histoire était de trop. Comme si la culture québécoise n’était plus qu’une culture parmi d’autres dans un grand bazar. Dire nous? N’est-ce pas une manière de se replier sur soi? Dire nous? Comment osez-vous ?!

Et certains ont cru à ces fadaises. Des fadaises morbides, pourtant. Il fallait se dépouiller de l’histoire, de la culture, pour fabriquer un Québec aseptisé. Sans identité, nous ne risquions plus rien. Nous ne risquions même plus d’exister. Étrange époque. Comme si la seule manière de s’ouvrir était de se nier. À droite, c’est un désir morbide et caricatural d’américanisation culturelle qui s’est exprimé. À gauche, c’est un désir de dissolution cosmopolite sous la figure du citoyen du monde. Nous devions être presque tout. Américain. Nomade mondialisé. Montréalais, même. Mais Québécois? Jamais.

Un peuple ne s’oublie pas pendant sans en payer le prix. Le portrait, il n’est pas beau. Le bilan des vingt dernières années n’a rien de glorieux. La mémoire s’effiloche et les souvenirs se dispersent. Nous devenons peu à peu étrangers à notre propre histoire. Le passé est traité comme une vieillerie. Le présent domine tout. Un présent dépolitisé, déculturé, vide de sens, où l’espace public est tiraillé entre les pressions d’une marchandise aliénante et du ressentiment victimaire. Tiraillé, en somme, entre le néolibéralisme et le multiculturalisme. Les faux contraires qui s’attirent pour vrai.

C’est la langue qui en paie le prix. Le constat n’est ni poétique, ni inspirant. Mais le français régresse à Montréal comme il n’a jamais régressé depuis la loi 101. Mais nous sommes désensibilisés. Nous consentons de plus en plus à vivre en minoritaires dans notre métropole. Et ceux qui s’en inquiètent sont immédiatement suspectés d’anglophobie, de xénophobie, même. Ouverture, bilinguisme, mondialisation ! Ce sont les maîtres mots pour masquer une démission collective indéniable. Nous sommes émus, désormais, lorsqu’on nous sert en français à Montréal. Comme si la chose n’allait plus de soi. De fait, elle ne va plus de soi. Mieux vaut parler en bilingue dans la même phrase, non ? Bonjour/Hi!, en quelque sorte. C’est fou comme on se sent moderne lorsqu’on se dépouille de son identité. Étrange société qui fait de la désaffiliation identitaire le critère du progrès.

Le peuple québécois doit redécouvrir le sentiment de sa fragilité collective. Milan Kundera a beaucoup parlé des petites nations. Il définissait ainsi la petite nation : une nation qui a le sentiment de sa précarité existentielle, qui sait qu’elle peut disparaître. Une nation qui sait que son existence n’ira jamais sans efforts. Pour être vécu, le Québec doit être voulu. C’est ce que je cherchais à dire récemment lorsque j’ai répété que la réalité québécoise en Amérique ne sera jamais une évidence.

Nous devons réapprendre à dire Nous. Une philosophie politique du Nous, cela consiste à rassembler une culture, un territoire et des institutions. Une culture, qui particularise un peuple, qui exprime son expérience historique. Un territoire, c’est-à-dire un espace à s’approprier, où se déployer, qui balise l’espace de notre solidarité. Des institutions, enfin,  pour agir sur nous-mêmes, nous prendre en main. Autrement dit, nous devons réhabiliter le sens du commun, sans lequel une société ne sera jamais qu’un compromis instable appelé à se dissoudre d’une manière ou d’une autre.

Mais rien ne sert de lancer de tels appels si nous ne répondons au moins partiellement à la plus vieille question politique qui soit : que faire? Cette question, je la pose aux souverainistes d’abord. On me pardonnera de m’adresser à eux principalement : c’est qu’ils ont une responsabilité historique et politique particulière pour le destin du Québec.

Soyons francs. Il est temps que les souverainistes se rassemblent. Qu’ils cessent leurs guerres fratricides, pour reprendre la vieille formule d’Honoré Mercier. Nous savons ce qui nous divise entre la gauche et la droite. Nous devons maintenant voir ce qui nous rassemble. Time to come back home, comme disent les Américains. Le temps de se rassembler. Non pas pour occulter nos désaccords. Encore moins pour les abolir. Mais, je le redis, pour se rappeler que certaines raisons communes, selon la belle formule de Fernand Dumont, les transcendent.

L’indépendance n’est pas un projet comme un autre. Elle porte la promesse d’une authentique refondation québécoise. C’est à travers elle que les Québécois trouveront enfin un équilibre entre les exigences de l’enracinement et celles de l’universel. Si nous renonçons véritablement à l’indépendance, pour nous perdre dans je ne sais quel débat entre la gauche et la droite, catégories idéologiques superficielles d’importation récente qui déforment exagérément la question nationale, l’identité québécoise s’assèchera d’un coup. On ne régresse pas dans la joie, même si on peut chercher à masquer cette régression dans l’euphorie de la consommation, même si on peut chercher à l’oublier dans la célébration de la société du spectacle. Mais ne nous faisons pas d’illusion. Après avoir renoncé à l’indépendance, le Québec ne sera plus un peuple, ni une nation, seulement une société, et demain, un bazar où tout sera en liquidation. Et ce n’est pas beau un peuple qui apprend à mourir, surtout quand il voit dans son déracinement une ultime délivrance de soi.

Je le redis. Il nous faut réapprendre à dire Nous. À penser le Nous. À assumer le Nous. Un Nous plein d’histoire, plein de culture, plein de mémoire. Un Nous qui délimite un chez nous et qui ne se dissout pas dans une hypermondialisation de contrebande. À l’heure où la mondialisation entre en crise, où le marché mondialisé déculture les élites, déracine les peuples et marchandise les identités, la nation retrouve regagne une importance qu’on ne lui connaissait plus dans les milieux qui portaient leur cosmopolitisme à la boutonnière. L’heure est peut-être même venue d’être en désaccord avec la marche du monde. C’est l’autre versant de la crise de la mondialisation : la révolte démocratique des nations. Il faudrait que le Québec en soit. C’est dans ce contexte, je le crois, que la cause nationale est appelée à renaître.

Oui. Maîtres chez nous. De François-Xavier Garneau à Fernand Dumont, en passant, par Lionel Groulx et Maurice Séguin, je parle ici de nos grands historiens, jamais nous n’avons renoncé à ce vieux désir de durer. Maîtres chez nous. Parce que nous n’avons pas d’autres chez nous. Parce que le Québec est le seul endroit sur terre où notre peuple pourra un jour cesser d’avoir à justifier son existence. Souverain. Indépendant. Libre. Maître chez lui. Maîtres chez nous. C’était un souvenir. Cela pourrait bien redevenir un projet. À condition de redevenir entre temps un idéal.

 

9 commentaire(s)

Michel Plante (@hooz2no) dit :
7 avril 2012 à 14 h 42 min

Bon texte, un peu trop circonvoluté selon vos habitudes, quand on l'a sous les yeux et qu'on le lit. Moins bon s'il m.était lu, à plus forte raison dans une foule... Avec l'expérience vous apprendrez la différence entre un texte et un discours...mais vous avez du potentiel ;)

Jeff dit :
7 avril 2012 à 15 h 04 min

Ensemblent nous réussirons ;) Conseil Provincial du Québec des Métiers de la Construction (International) CPQMCI

ANDRÉE LACHANCE dit :
7 avril 2012 à 15 h 10 min

Bravo, Mathieu. Ça fait du bien de se faire brasser la cage !

Francis Robillard dit :
8 avril 2012 à 7 h 00 min

C'est l'histoire de la grande aventure pour l'indépendance d'un peuple qui rêvait de n'être qu'ordinaire.

Si j'étais écrivain, voilà comment débuterait le récit de ces épisodes épidermiques qui marque les printemps au Québec que l'on souhaite toujours plus chaud et animé pour compenser nos hivers pourtant pas si froids et inconfortables.

Le rêve d'un paradis après le purgatoire canadien dont on peut mais ne veut se séparer marque dans notre imaginaire les échecs des fédéralistes mais aussi des souverainistes.

Du Maître chez nous de Jean Lesage, le Maître dans notre province, pour notre juridiction provinciale, sur notre territoire conquis, nous les petits-canadiens français, d'une amérique du nord amaricaine, canadienne d'expression québécoise française, française nous souhaitons être les Maîtres. Jusqu'au fantasme ethno-centré d'un Québec au "québécois" du Parti Québécois de centre et gauche avec les modalités outrancières des opposants à la libération nationale qui se foutent de la joute démocratique qui se pratique sur notre dos.

Le Québec, sur toutes les routes se fait flouer et se fait foutre, car dans son angle-mort, mords les snobs de l'Angle qui en profitent. Tirez à gauche, tirez à droite pour Power et consort, les profits d'abord. La joute politique est pour l'émule du libéralisme anglais sauvage reste un jeu, le véritable enjeux, la plaie autrefois eclésiastique est aujourd'hui économique.

L'unité d'un Québec libre, libre pour lui même et les nations qui l'habitent n'a de menace que la possibilité de colmater les fuites de la maison de fou laissé par et pour le Dominion. Maître chez nous, mais qui est le maître, l'aliénation qui se décline en raison sociales ou les peuples et la population qui en rêve comme si c'était normal alors qu'il faut se battre pour reprendre ce qui a toujours été à nous?

A cette droite politique onérique prônant une pratique dogmatique remplie de tiques et pique un temps précieux pour la recherche de mythes je dis halte au Pick-Nick. Comme un pavé dans la marre je dis que j'en ai marre de cette tare qui hier comme aujourd'hui est en retard. En retard sur ces fêtards qui troquèrent naguère à l'ancienne pâque un printemps de 12h de libertés, un changement dans les traditions consacrant normallement la reprise mille fois prises des 10 commandements. Pas besoin de revenir en arrière pour aller de l'avant, si le passé est garant de l'avenir c'est à quatre saisons d'hiver que l'on devra continuer d'échapper avec une fuite en avant.

Pour nous libérez, nous qui en avons l'opportunité, nous devons reconnaitre qui nous sommes, reconnaitre le mal qui est parmi nous et en nous, travailler sans angélismes à un plan et à la riposte des puissants et agir non comme une nation, mais comme un pays échappant à son aliénation. Un nouvel espoir pour les autres nations encarcannées en Canada et pour le monde l'espoir d'une libéralité des lumières et non un libéralisme...

Serge Grenier dit :
8 avril 2012 à 9 h 09 min

Mais de qui parle-t-il au juste ?

Nous n'avons pas à réapprendre le nous, puisque nous ne l'avons jamais oublié, nous étant ma famille, mes amis, mes voisins, mes collègues de travail, etc. Peut-être que la «classe politique» à laquelle Monsieur Bock-Côté aspire de faire partie l'a oublié le «nous», mais pas la population.

D'autre part, il serait bien qu'il réfléchisse un peu plus fort à «gauche vs droite» s'il veut que nous devenions un pays souverain, car dans les faits, la majorité de la gauche est souverainiste et la majorité de la droite est fédéraliste. Je ne vois pas comment on peut sérieusement envisager l'indépendance sans tenir compte de cette réalité incontournable.

Michèle Blais dit :
8 avril 2012 à 14 h 02 min

Tout simple MERCI! Votre texte m'a beaucoup touché. Votre déclaration publique est intelligente, sentie, vrai, rassembleuse. Vous avez su avec vos mots traduire ce que je ressens et n'arrive à dire tout haut. Chapeau. Surtout, continuez à prendre parole, ne vous taisez pas, surtout. Comme disait Simone Monet Chartrand, on ne doit pas avoir peur de dire ce que l'on pense, cela aide souvent les autres ... à penser!

lagentefeminine dit :
8 avril 2012 à 19 h 47 min

Être maitre chez-nous ça ne veut pas dire revenir 40ans en arrière et rejouer le même disque qui après avoir vu les effets du socialismes syndicalo-péquisses sur nos lois et nos finances publiques. Alors que Cuba a compris que le communisme c'est crever de faim et a commencer a se recentrer en permettant le développement de coopératives. Oui des entreprises donc UNIQUEMENT les membres sont propriétaires et BÉNÉFICITS des profits. Que Hong Kong est retourné à la Chine, que la Chine qui est supposément le plus gros pollueur de la planète fabrique des voitures électriques. Que l'Angleterre et LAllemagne soit sdisant les extrêmes droites ont pleins de coopératives notament dans les logment sociau, qu'ils sont plus verts que les pays socialistes.Et que ces derniers sont en faillite technique. Nous aussi on doit se réveiller et se recentrer. Cesser de croire au finances illimités du gouvernemaman qui a tué l'entrepreneurship, contribue aux fermetures d,entreprises puisque nos lois protègent a outrance les droits des syndicats plutot que ceux des travailleurs. Que ce qui est plus légitime c'est le droit des syndicats d'exiger malgré l'incapacité de compétitionner des conditions irréalistes. En donnant aux citoyens le droit de choisir si oui ou non ils veuelent être syndiqués et de choisir leur affiliation. D'avoir le droit de travailler sans être obliger de payer ''LA PROTECTION SYNDICALE''. Comment être maitre chez-nous si on ne peut être maitre de soi. Les associaitons étudiantes veuelent enlever le droits des étudiants de choisir pour eux-même s'ils veuelent ou non boycotter. La liberté des uns s,arrête ou commence celle des autres. Mais les droit doivent COEXISTER les droits des collectivités ne sont pas sensé brimer les droits des individus. En scindant en petits groupe les votes on légitime 1 petit groupe d'imposer des moyens qui contreviennent aux droits individuels mais en plus du plus grand nombre. On est une démocratie et la démocratie ça n'est pas de donner la légitimité a un petit groupe d'imposer leur volonté à la majorité, bien au contraire. Si chaque étudiant pouvait se prononcer individuellement et que ce soit le nombre TOTAL qui soit pris en compte on se rendrait compte que la très grande majorité ne veut pas boycotter et accepte les décisions qui ont été prises par le gouvernement. Les représentants ont été invités ils ont refusé, les absent ont toujours tord. Les décisions sont prises et font l'affaire du plus grand nombre d'étudiants mais aussi et surtout des payeurs de taxes. La souverainté n'a jamais représenté le choix de la majorité de la population, est-ce qu'on a va vitam eternam la remettre sur la table pour trouver des moyens de l'imposer au plus grand nombre? On vit dans une démocratie et dans un état de droit. Il faut l'accepter et cesser de faire comme les péquisses et les bloquistes qui pour s'imposer comme dirigeant malgré qu'ils n'ont pas été élus,demandent des démissions se veuelent se...

Martin Lavallée dit :
9 avril 2012 à 10 h 15 min

Bravo M. Bock-Côté,

discours inspiré et inspirant.

bruno dit :
13 avril 2012 à 16 h 30 min

Il y a de la place pour la gauche et la droite au sein d'un Québec souverain. Commençons d'abord par être en mesure de prendre et d'assumer nos propres décisions nous même, ensuite nous seront en mesure d'ouvrir les débats gauche/droite. Pour ce faire, l'un des deux partis devra toutefois faire un certain compromis, un compromis temporaire.

Le contenant est toujours aussi bien, pour une fois je suis d'accord avec le contenu.