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Nous autres

Nous
photo d’archives Les participants et organisateurs de l'événement Nous ? qui a eu lieu hier au Monument National.

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Dans son roman Document 1, François Blais décrit, comme c’est à peu près son habitude, des personnages qui ne vont nulle part, des ratés sympathiques, amateurs de jeux vidéos, ironiques par défaut, intelligents, mais velléitaires. (Velléitaire : qui a du mal à prendre une décision, à passer à l’acte.)

Tess fabrique des sous-marins dans un Subway de Grand-Mère. Jude ne fait rien du tout, se contentant d’encaisser une fois par mois son chèque de B.S.

Ces deux-là sont-ils amoureux ? On ne sait pas. Ils sont frère et sœur dans l’âme, deux faces d’une même médaille, celle d’une médiocrité affirmée, réclamée, voulue. Ils contemplent le monde de loin, comme s’ils n’étaient pas concernés. Ils se moquent de tout, cyniques à souhait. Ils n’ont d’influence que sur eux-mêmes, et encore...

Adeptes de Google, ils sillonnent la Toile avec avidité, comme s’ils avaient faim de connaissances inutiles, farfelues. Ils collectionnent avec délectation les noms bizarres de petites villes américaines. Le joyau de leur collection s’appelle Bird-in-Hand, Pennsylvanie.

Et soudain, qu’est-ce qui leur prend à ces deux-là ? Ils décident de voyager jusqu’à Bird-in-Hand. Un coup de tête. Une folie. Imaginez ! Un voyage, pas très loin, d’accord, mais c’est déjà énorme que de sortir de chez soi.

Ils planifient. Il leur faudra de l’argent et une voiture. Mais ils n’ont pas un sou. C’est en empruntant l’identité d’un obscur auteur du coin, recyclé en travailleur manuel, qu’ils comptent trouver l’argent en déposant une demande de bourse pour leur récit de voyage auprès du Conseil des arts.

L’auteur leur prêtera l’argent nécessaire à l’achat d’une voiture. Tess et Jude choisiront une Monte Carlo 2003 jaune, et s’entraîneront au grand dérangement en sillonnant les routes de la région.

NOUS, C’EST EUX

Mais ils ne partiront pas, au bout du compte. Ils recueillent un vieux chien malade et la note chez le vétérinaire s’avère assez salée. Et puis la Monte Carlo a besoin de réparation. Et puis... Et puis y avoir pensé, n’était-ce pas assez ?

Il y a quelque chose de profondément jouissif et de profondément déprimant dans le roman de François Blais. La jouissance tient à un style nerveux, drôle, baveux, ironique dans le meilleur sens du terme.

La déprime tient à ce que les personnages ressemblent étrangement à notre Québec qui ne va nulle part, qui se contente de rêver et accepte son sort en faisant des blagues et en piquant des crises quand le pont est bloqué.

Mais il y a autre chose aussi. Il y a cette chose qui n’est jamais nommée, ce lien qui unit Tess et Jude, cette forme d’amour dont on ne sait si elle est charnelle ou fraternelle, ou simplement inscrite dans le ciel, clochards jumeaux et célestes. C’est cet amour, que pas une seule seconde François Blais prend le temps de décrire, qui fait de cet univers romanesque quelque chose de beau. Quelque chose de... grand ?

Ou du moins, quelque chose qui pourrait être grand.

Il suffirait d’un peu plus d’imagination. Il suffirait d’oser un peu plus. Il suffirait à l’auteur d’étendre un peu plus ses ailes, et de faire décoller ses personnages, de les envoyer au loin voir qui ils sont...

Français Blais répondrait que ce n’est pas son genre. C’est l’écrivain des personnages qui vont nulle part. Je sais, je sais. Et c’est déjà bien bon, son roman.

Et ce n’est certes pas sa faute. Le Québec jusqu’à voilà pas si longtemps n’invitait guère au voyage et au dépassement. En cela, le roman de François Blais est le symptôme d’un mal qui nous atteint tous. Même pas foutus de trouver un titre à leur récit, Tess et Jude se contentent de ce que leur suggère l’application Word. Ce Document 1 est le cimetière de l’ambition.

Notre littérature et notre cinématographie regorgent de personnages qui rêvent de partir et ne le font jamais. Les Bons débarras, de Francis Mankiewicz, par exemple. Tout Ducharme, ou à peu près. C’est ce qui a tué Hubert Aquin. C’est ce qui nous tue tous à petit feu.

EUX, C’EST NOUS

Je me prends à rêver que François Blais, dans son prochain roman, envoie pour vrai ses personnages au loin. Je sais, je n’ai pas le droit de le lui demander. Je ne le fais pas vraiment. Mais ce formidable auteur pourrait grandir encore en se donnant plus d’espace en se déployant, en osant.

Au fond, ce n’est pas à François Blais que je le demande. C’est au Québec tout entier. Sortir de la torpeur est la tâche d’un peuple. Les écrivains ne peuvent que constater. Prendre le pouls et peut-être suggérer d’aller prendre une marche.

Le roman de François Blais est le résultat de ce que nous sommes. Un peuple velléitaire, qui est souvent passé à deux doigts de se mettre en marche, mais qui finalement est resté dans son Lazy-boy pour regarder le hockey.

Peut-être que ça commence à changer. Il y en a de plus en plus qui voient rouge. Il y en a de plus en plus qui n’acceptent pas de rester immobiles plus longtemps.

NOUS ?

Il y a eu, hier, au Monument national, à Montréal, un événement de prise de parole. Organisé par ceux qui nous avaient donné le Moulin à paroles sur les plaines d’Abraham, en 2010, l’événement a été diffusé en direct sur la chaîne Vox.

Pendant 12 heures, de midi à minuit, sur les planches de la salle Ludger-Duvernay, plus de 80 artistes et écrivains, citoyens engagés ou enragés sont venus réfléchir à voix haute sur ce que les habitants du Québec rêvent et désirent. Pendant ce temps au rez-de-chaussée, une agora publique a suscité les échanges d’idées et l’expression des désirs.

Ça s’appelle Nous ? Et j’y étais, et j’y ai lu mon envie de voir mon Québec ouvrir ses ailes et décoller enfin.

Et vous ?

 

à lire
Document 1,
de François Blais
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