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L’âge des extrêmes

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L’histoire du gars qui a tué et démembré son ami de cœur devant une caméra vous choque ? Idem pour ce sans-abri drogué qui a dévoré le visage d’un autre itinérant ?

Attendez, vous n’avez rien vu...

Que diriez-vous si ces psychopathes étaient arrêtés, qu’ils passaient quelques années dans un asile... et qu’ils devenaient des vedettes de la télé à leur sortie ?

Je n’invente rien, c’est déjà arrivé.

Le délinquant est devenu la figure emblématique de notre époque. Les rebelles, les casseurs, les anarchistes, les têtes brûlées – voilà les gens qui enflamment notre imaginaire

MONSIEUR CANNIBALE

En 1981, à Paris, Issei Sagawa, un étudiant japonais de 32 ans, inscrit à la Sorbonne, tue sa petite amie d’une balle dans la tête et la dévore tranquillement pendant trois jours.

Arrêté et condamné, il croupit en prison pendant deux ans, avant d’être transféré dans un hôpital psychiatrique. Dix-huit mois plus tard, grâce à l’influence de sa famille, Sagawa retour­ne à Tokyo, où il est déclaré sain d’esprit et libéré.

C’est là que l’histoire prend une tournure complètement surréaliste. Dès sa sortie de l’asile, Issei Sagawa devient une véritable star. On l’invite sur les plateaux de télé, on lui demande de travailler comme critique culinaire dans des maga­zines et des émissions de variétés, on lui offre des rôles dans des films pornos...

Il a même participé à un colloque, joué dans deux pièces de théâtre et fait de la pub pour des restaurants de viande !

PETITE VIE TRANQUILLE

Au fil des années, Sagawa a publié une vingtaine de livres aux titres aussi subtils que J’aimerais être mangé ou Ceux que j’ai envie de tuer...

À la demande d’une équipe de télévision française, il a accepté, en 2008, d’être examiné par un psychiatre sous l’œil d’une caméra. Diagnostic : « Cet homme est un psychopathe. »

Aujourd’hui, Issei Sagawa (qui vit grâce à ses droits d’auteur) écoule des jours paisibles dans un appartement d’une banlieue de Tokyo sous une fausse identité...

LE CULTE DE LA TRANSGRESSION

Pourquoi Sagawa est-il devenu une star ? Parce qu’il a commis un meurtre extrême. Et que nous sommes fascinés par tout ce qui est extrême.

Dans Les taupes frénétiques, un essai passionnant – et inquiétant – qu’il vient de publier, le romancier québécois Jean-Jacques Pelletier se penche justement sur notre goût pour l’extrême.

Tout est extrême, aujourd’hui : le sport, le sexe, l’horreur, la politique (avec l’explosion du terrorisme et la montée des partis d’extrême gauche et d’extrême droite)...

La normalité est devenue suspecte. Nous recherchons l’intensité, la fébrilité, l’excès, la transgression.

Ce n’est pas suffisant de tuer : il faut dépecer, massacrer.

Ce n’est pas suffisant de baiser : il faut faire des trip à trois, se faire attacher.

Ce n’est pas suffisant de manifester : il faut briser des vitri­nes, mettre le feu, se battre avec la police.

« Nous vivons dans une quête permanente d’extraordinaire, écrit Pelletier. Un monde sans contrainte, où chacun est libre de faire tout ce qu’il veut. »

VIVE LES CASSEURS !

Le délinquant est devenu la figure emblématique de notre époque, dit Pelletier. Les rebelles, les casseurs, les anarchistes, les têtes brûlées – voilà les gens qui enflamment notre imaginaire.

Les gens qui défendent la loi et l’ordre nous apparaissent comme ennuyeux, ternes, comme des rabat-joie qui veulent imposer des limites à nos désirs, à nos rêves...

Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

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