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Ne pas perdre pied

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Ma grand-mère paternelle est morte noyée. C’était il y a longtemps. Elle aurait glissé pour disparaître dans les eaux froides de la rivière qui coulait derrière l’hôtel familial. Personne ne l’a vue perdre pied. Personne n’a compris comment une telle tragédie avait pu se produire. Et non, elle ne portait pas de gilet de sauvetage. Elle lavait du linge deux minutes plus tôt et, à l’époque, on n’y pensait même pas.

J’ai grandi auprès d’un père qui adorait la pêche et d’une mère qui avait une peur bleue de l’eau. La consigne était claire. « Mettez votre ceinture. » Excellent nageur, mon père dans sa chaloupe n’en portait pas toujours, mais il m’obligeait à mettre la mienne. Je l’ai troquée par la suite pour une veste de plongée.

J’ai arpenté assez de lacs au Québec pour savoir que le lieu est loin d’être accueillant. Nos lacs sont fabuleux de beauté et de grandeur, mais leurs eaux noires cachent de nombreux obstacles à qui ne s’en méfie pas.

UN AUTRE ENVIRONNEMENT

Tout le problème est là : on agit sur l’eau comme sur terre, croyant toujours être en mesure de maîtriser la situation. Le sinistre tableau des noyades de cette année a relancé le débat récurrent sur les moyens à prendre pour éviter ces drames. Le cours « Nager pour survivre » de la Socié­té de sauvetage du Québec pour les élèves de neuf ans est une bonne idée, mais nettement insuffisante.

Trois heures dans une piscine à « recréer des conditions de panique » ne valent pas de vraies leçons de natation. On devrait tous savoir nager. C’est le minimum vital pour qui vit dans un pays de lacs et rivières comme le nôtre.

Les noyades dans les piscines résidentielles nous arrachent le cœur et font les manchettes, car elles touchent de jeunes enfants.

Mais la plupart des noyades ont lieu en eau libre, souvent à bord d’une embarcation. C’est là que les règles doivent être resserrées.

Au Québec, on achète un bateau sans savoir le conduire. Transports Canada requiert des plaisanciers qu’ils détiennent une preuve de compétence en sécurité nautique dont l’examen se passe... sur Internet. C’est tellement ridi­cule qu’un enfant de 10 ans peut répondre à votre place. N’importe qui obtient son permis bateau. Des amendes sont prévues si on ne respecte pas les règles, mais combien de lacs sont vraiment surveillés ? On se fiche complètement des règles nautiques les plus élémentaires. Il y a vraiment un Bon Dieu pour les innocents, car on s’étonne qu’il n’y ait pas plus d’accidents.

PANIQUE À BORD

Nul ne peut prédire ses réactions. Qui peut jurer qu’il ne paniquera pas après avoir bu la tasse ? On oublie le courant froid qui surprend, le tumulte des eaux, la crampe subite. La moitié des noyés savaient nager. Cela n’a donc pas suffi.

On sous-estime les risques, car on les connaît mal.

Une noyade se produit si vite. Elle ne prévient pas. Il y a quelques années, alors que nous nous amusions à plonger en apnée, Pierrot est mort noyé. Sa palme s’est coincée dans une corde et son corps s’est pris pour une bouée entre deux eaux. C’est moi qui ai dû lui faire le RCR en attendant l’ambulance. Je savais que c’était trop tard. Il venait d’avoir 14 ans. Ce qui aurait pu éviter qu’il se noie ? Notre plus grande vigilance. L’eau n’est pas une amie.

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