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La télé dans la mire

Quel dimanche à la campagne !

Marie-Soleil Tougas
photo Courtoisie Marie-Soleil Tougas et Jean-Claude Lauzon la veille de l'accident, en août 1997.

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Un dimanche d’août sans un seul nuage. À peine un souffle de vent. Sans les cigales qui rompent le silence à intervalles réguliers de leur chant strident et monotone, on pourrait croire que la campagne prend une longue pause, lasse d’un été qui ressemble à celui qu’on vit cette année. De la route 112 qui passe au loin parvient le son étouffé des voitures comme pour me rappeler que même dans le rang que j’habite, la civilisation est tout proche.

Revenue du Bordelais la veille, après un été conjugal tumultueux, Louise est allongée au bord de la piscine, un scénario posé sur le ventre. Dans quelques jours, elle redeviendra Diane dans le téléroman Ent’Cadieux, à l’affiche de TVA depuis trois ans. Les yeux mi-clos, elle mémorise les scènes de son premier texte. Dans la cuisine, Maryse pétrit la pâte d’une tarte aux bleuets que je suis allé acheter chez un producteur de la route 235. C’est le dessert que mangeront ce soir les amis invités pour célébrer le retour de Louise.

Coup de téléphone

Je viens de m’assoupir dans mon bureau. La sonnerie du téléphone me fait sursauter. Avant de décrocher, je regarde l’afficheur. Je reconnais le numéro : c’est celui de Gaston et Louise. Elle doit venir souper. Seule, parce que Gaston est à la pêche dans le nord avec Patrice, son éternel complice. « Allô, Louise... » Ma réponse joyeuse est accueillie par une longue plainte, douloureuse comme le chant d’une tourterelle. Je fige. Il est arrivé un accident à Gaston, c’est sûr. Je pose la question sans détour, mais il faut une bonne minute avant que Louise finisse par reprendre ses sens et me dise que c’est Jean-Claude et Marie-Soleil.

En juin, après la dernière répétition d’Ent’Cadieux, j’ai mangé avec Marie-Soleil. Elle venait de reprendre la vie commune avec Jean-Claude pour la énième fois. Leurs amours n’étaient jamais reposantes. Jean-Claude était dans la jeune vingtaine quand nous avons fait ensemble un film corporatif pour Bombardier. Même si je l’aime comme un fils, j’ai conseillé à quelques reprises à Marie-Soleil de mettre fin à leur relation.

« Cet amour-là est trop difficile, il va finir par te dévorer ! » Mais Marie-Soleil, dont le cœur déborde et qui a la bonté et le dévouement qu’on prête à Mère Teresa, veut donner à Jean-Claude une dernière chance. Il lui a offert de passer toutes ses vacances d’été avec elle. Une offre formulée de façon si charmante qu’elle n’a pu résister. Quoi que je dise ne changera rien à la décision de Marie-Soleil. Je vois bien ses yeux qui brillent comme ceux d’une étudiante qui voit enfin poindre l’été après une dure année scolaire.

Je n’allais jamais revoir son visage si serein ni entendre son rire communicatif. C’est la dernière fois que j’étreindrais la « grande sœur » de 11 ans dont m’avait parlé Sébastien alors qu’avec le réalisateur P.-A. Morin, nous cherchions une fillette pour jouer la petite Zoé de Peau de banane.

Si jeunes

Toujours au téléphone avec Louise qui n’arrive pas à articuler un seul mot, je deman­de à répétition si Marie-Soleil et Jean-Claude sont blessés. Entre ses sanglots qui se font de plus en plus déchirants, elle finit par dire que Gaston a vu l’avion de Jean-Claude s’écraser dans les arbres et prendre feu. « Gaston est sûr qu’ils sont morts ! » « Gaston, lui ? » Encore une fois, je répète plusieurs fois son nom avant qu’elle dise qu’il est sain et sauf. Patrice aussi.

Je raccroche et me laisse tomber lourdement sur le divan de mon bureau, incapable de remuer même un doigt. Ils ne peuvent être morts. C’est impossible. Pas eux. Pas si jeunes. Pas si beaux. Les ima­ges et les souvenirs de Jean-Claude et de Marie-Soleil se bousculent dans ma tête. Marie-Soleil que j’ai vue grandir. En beauté autant qu’en sagesse.

Il est au moins 16 h quand je reviens de ma torpeur. Je descends de l’étage, je sors et incapable d’apprendre la nouvelle par des périphrases molletonnées, je dis simplement à Louise que Jean-Claude et Marie-Soleil viennent de se tuer dans l’accident de leur avion. Louise se lève d’un bond, lance un cri déchirant comme je n’en ai jamais entendu depuis, puis elle s’écrase dans le gazon. Elle est pétrifiée. C’était dimanche après-midi, 10 août 1997.

Depuis, tous les 10 du mois d’août, ces images cruelles me reviennent comme si c’était hier. Comme celles d’un film d’horreur qu’on a vu quand on était trop jeune et encore trop fragile.

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