/lifestyle/books
Navigation
Livre | Transsexualité

Ainsi soit-elle

Michelle Blanc raconte son histoire dans une biographie à paraître intitulée Un genre à part

Coup d'oeil sur cet article

Michelle Blanc a vécu pendant 45 ans dans la peau d’un homme jusqu’à ce qu’une grave dépression la force à consulter et qu’un diagnostic tombe : dysphorie d’identité de genre, une maladie dont le seul traitement reconnu est le changement de sexe. Dans une touchante biographie, la spécialiste du marketing Internet raconte son histoire.

Michel Leblanc a toujours su qu’il était une femme, même si son corps lui rappelait le contraire. Pour contourner le problème, le jeune homme entre dans l’armée, se joint à l’équipe de football de son cégep et plus tard, deviendra bouncer dans les bars. Le déni total.

Profondément amoureux de sa conjointe, une psychologue avec laquelle il partageait sa vie depuis 12 ans, Michel Leblanc avait tout pour être heureux, jusqu’à ce qu’une «bombe à retardement explose dans sa tête», décrit-il.

C’était en août 2007. Il a 46 ans, il est dépressif, ne dort plus et perd du poids. Un médecin lui explique qu’il souffre de dysphorie d’identité de genre. Une maladie qui touche un homme sur 30 000 et dont l’unique façon de guérir est d’entreprendre une transformation pour devenir... une femme.

«Michel» deviendra donc «Michelle». Dans Un genre à part, elle laisse le soin à l’ancien éditeur et ex-felquiste Jacques Lanctôt de raconter son histoire. Pourquoi une biographie? Pour pouvoir enfin dire: «Lis ma bio!», lorsqu’on lui posera les mêmes inévitables questions que suscite son changement de sexe, blague-t-elle.

«Ce n’est pas un choix...»

«Plus sérieusement, moi ce qui m’a sauvé la vie, c’est de lire l’expérience d’une autre transsexuelle, Lynn Conway. Savoir que ça peut aider m’a convaincue de partager ce que j’ai vécu», confie la femme de 51 ans soigneusement habillée et maquillée, qui nous reçoit dans son appartement décoré avec goût.

Lynn Conway est cette informaticienne et inventrice américaine qui en 1968 a été congédiée par IBM pour avoir révélé qu'elle était transsexuelle et prévoyait faire sa transition vers le genre féminin.

Le Québec d’aujourd’hui est plus ouvert que la société américaine de l’époque, mais la transsexualité demeure encore taboue et incomprise. Michelle Blanc est à même d’observer toutes sortes de réactions. «Je reçois des lettres d’admiration et... des menaces de mort», raconte-t-elle.

Sur la rue, des gens la toisent, lui font des remarques, parfois l’intention est aimable, mais maladroite. Ce fut le cas de cet homme qui en voyant Michelle Blanc, lui déclare fièrement «Moi j’accepte ton choix!» Ce à quoi elle répond: «Mais c’est pas un choix, câlisse!»

Michelle Blanc ne s’habitue pas au mépris et aux commentaires blessants, mais refuse de jouer les victimes. Elle n’aime pas que l’on dise qu’elle est courageuse. «Je préfère plutôt dire résiliente», glisse-t-elle. La nuance est de taille pour celle qui n’a pas choisi de militer pour les droits des transsexuels, mais qui avec son sens de la répartie et son humour déjoue bien des situations délicates.

Facile, dites-vous?

À un internaute qui l’accuse de se servir de son changement de sexe pour mousser sa carrière, Michelle Blanc a publié cette réplique savoureuse sur son blogue: «Si tu es convaincu que c’est mon changement de sexe qui est «la clé» de mon succès, plutôt que le travail acharné que j’ai mis à construire mon expertise et mon brand, n’hésites surtout pas, et suis toi aussi cette voie facile du succès. Change de sexe toi aussi... »

En lisant la biographie de Michelle Blanc, on comprend que son parcours professionnel et amoureux a été tout, sauf facile. Elle est une des premières titulaires d’une maîtrise en Commerce électronique de l'Université de Montréal, auteure de deux livres sur le marketing internet, elle tient un blogue d'affaires et a donné des conférences au Council on e-Business Innovation du Conference Board of Canada. Des accomplissements survenus alors qu’elle était un homme. «Ça allait ben, convient-elle. Je prenais un méchant risque en changeant de sexe.»

L’amoureuse de Michelle Blanc dont on protège l’identité dans le livre en lui donnant le nom de Bibitte Électrique est demeurée à ses côtés malgré la bouleversante transformation. Elle aussi doit «gérer» les regards. Elle mettra six mois avant de pouvoir faire le changement de la conjugaison, du «il» au «elle». Le livre, c’est l’affaire de Michelle, explique-t-elle. «J’ai comme motivation le souhait profond que les gens comprennent pour moins nous juger», écrit-elle.

«On ne naît pas femme : on le devient», a dit Simone de Beauvoir. Michelle Blanc le sait mieux que quiconque.


Michel a néanmoins l’impression de vivre avec une bombe à retardement dans la tête, mais n’en souffle mot. Personne à qui confier ce lourd secret, pas même son frère aîné. Il en vient à développer, tout naturellement, des mécanismes de négation. Bientôt, il cherchera à devenir un mâle exemplaire, tout le contraire de ce qu’il ressent. La réalité devient ainsi plus acceptable et les angoisses existentielles disparaissent.


Ce désir d’appartenir au sexe opposé, plus qu’une fantaisie, deviendra une véritable obsession tout le long de sa vie. Michel aimerait être traité comme une femme, il désire éprouver les réactions et les sensations d’une femme, car il a la conviction d’en être une et ce n’est pas une question de fétichisme. Sa peau d’homme en croissance lui fait mal ; il a l’impression d’habiter un corps étranger. Inquiétude. Se peut-il qu’il soit né avec un sexe qui ne lui appartienne pas ? Le malaise ira croissant, mais toujours il le refoule et n’a personne à qui en parler, personne pour lui proposer un traitement hormonal qui aurait pu trancher, dès son adolescence.


C’est ce qui explique en partie qu’à dix-sept ans, une fois terminé son secondaire, il entre au prestigieux Collège militaire royal de Saint-Jean où il poursuivra, pendant deux ans, ses études collégiales tout en suivant un entraînement militaire rigoureux. Michel a des choses à prouver, il veut démontrer à Bernard, qui a fait son service militaire dans le Royal 22e Régiment, qu’il est capable, lui aussi, d’acquérir cette discipline et ce sens des responsabilités garantes d’un bel avenir. Il veut aussi réprimer ses pulsions qui le poussent à se travestir en femme. Il sera un vrai homme parmi d’autres vrais hommes. Personne dans son entourage, aussi bien familial qu’amical ou collégial, ne doit découvrir cette passion secrète qui le dévore et l’accable. Car ce désir récurrent de porter des vêtements féminins doit demeurer secret tant qu’il n’aura pas trouvé une réponse satisfaisante à sa marginalité.


Finalement, à l’automne 2007, le diagnostic tombe : Michel souffre réellement d’une dysphorie d’identité de genre. Les symptômes de la dépression ne mentent pas. Michel ne dort plus que trois ou quatre heures par nuit. Il perd quinze kilos. Sa vie est chamboulée, ses mécanismes de négation, refoulés depuis sa petite enfance, viennent de tomber. Il n’est plus l’homme souriant que Bibitte a toujours connu, même s’il demeure aussi attentionné et respectueux envers elle. Jamais elle n’a vu son homme pleurer, mais cette fois-ci, Michel ne peut plus retenir ses larmes, qui viennent souvent clore les discussions entre les deux amoureux. Michel, à quarante-six ans, vient d’apprendre qu’il souffre de dysphorie d’identité de genre. Lui qui a toujours été un homme heureux dans la vie, sans aucun problème à communiquer avec la société, le voilà à présent malheureux avec lui-même et avec les autres.


Michel attend le grand jour où il pourra enfin sortir publiquement vêtu en femme avec Bibitte, sa bien-aimée. Ce jour, Bibitte le retarde sans cesse, mais un hasard plus ou moins provoqué finit par lui ouvrir les yeux sur la nouvelle intimité de son conjoint, en passe de devenir sa conjointe. Bibitte veut faire des courses à l’extérieur tandis que Michel en profitera, comme convenu, pour se transformer en femme. Mais il pleut, et Bibitte a oublié de se vêtir en conséquence. Elle téléphone donc à Michel pour lui annoncer son retour précipité dans le but de se munir d’un parapluie. Michel a eu le temps, dans l’intervalle, de se vêtir en femme. Aussi prévient-il sa Bibitte qu’il demeurera caché dans le bureau jusqu’à ce qu’elle reparte. Bibitte, il le sait, n’est pas encore prête à le voir ainsi transformé. Une fois revenue à la maison, Bibitte décide d’y demeurer et de faire enfin face à la situation. Le vin est tiré... mieux vaut le boire sans trop attendre. Elle se croit maintenant prête à passer à la seconde étape, à constater de ses yeux la nouvelle réalité, aussi troublante puisse-t-elle être, et elle l’en avise. « Tu peux sortir du bureau, je veux te voir sous ton nouveau jour. Fais-le sans crainte, je ne te jugerai pas. »

Commentaires