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des gens extraordinaires

Le barbier réconfortant

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Petit matin tranquille au Salon ­Giovanni, rue Saint-Charles à ­Longueuil.

Petit matin tranquille au Salon ­Giovanni, rue Saint-Charles à ­Longueuil.

Emmitouflé dans son grand manteau brun, le barbier italien de 78 ans s’est installé dehors sur sa vieille chaise en bois. Il grille tranquillement une cigarette en attendant son prochain client.

En milieu de semaine, ils se font plus rares, surtout par grands froids, mais, après 53 ans à ­embrasser la même routine, il a confiance. Il sait qu’un ami de longue date passera bientôt le voir sous prétexte d’une coupe à rafraîchir, ou pour jaser, tout simplement.

Avant de l’installer sur sa chaise, il l’entraînera dans son arrière-boutique pour lui offrir un cappucci bien serré avec grappa, sambuca, c’est selon. Ils jaseront de la vie, de politique, de sport. Parfois d’amour, et de l’inévitable peine qui l’accompagne.

C’est ainsi qu’il nourrit ses amitiés, jour après jour. Pendant ce temps, Nathalie, sa fidèle employée, s’occupe des jeunes générations, qui entrent à l’improviste et découvrent, à leur tour, l’univers réconfortant de Giovanni ­Nardelli.

Un merveilleux métier

«C’est un merveilleux métier que celui de barbier, dit-il. Je suis un ami, un psychologue. J’ai des clients qui se lamentent ou se ­vantent, d’autres qui pleurent en me confiant leurs peines d’amour. La tristesse, c’est aussi pire que le cancer. Ça te gruge par en dedans et il n’y a pas de médicament contre ça», se ­désole-t-il.

Et si c’était lui, ce médicament? La plupart des barbiers coiffent, écoutent, placotent et consolent, mais Giovanni fait plus encore. Il rayonne de sagesse et de délicatesse pour ceux qu’il aime.

Si la chimie passe, il vous offrira de goûter aux délicieux tarallis (biscuits salés italiens) de sa femme. Mieux, il vous sortira son accordéon pour remplir votre cœur tourmenté de notes délicieuses empreintes des parfums de glycine et de fleurs d’olivier de son Italie.

Son village détruit

Il vous racontera, une larme au coin des yeux, l’histoire d’une enfance troublée par des visions horribles. San Pietro, son village natal du sud de l’Italie qu’il n’a jamais revu, anéanti par les bombes de soldats américains venus les libérer de l’occupation des Allemands. Et les restes osseux de ses grands-parents, trouvés au pied d’un olivier quelques mois après leur ­fusillade. Il n’avait que sept ans, mais il a tout vu, tout entendu.

Comme des milliers d’autres résidents de son village, lui et sa femme ont fui la misère d’après-guerre à la fin des années 50 pour venir trouver une vie meilleure à Montréal.

Le Saint-Charles Barber Shop a été son ­premier employeur, à Longueuil en 1960. À l’époque, une coupe lui rapportait 85 sous. Après un an et demi, il a racheté le commerce, avant de déménager quelques mètres plus loin dans le local qu’il occupe encore aujourd’hui. «Ici, j’ai retrouvé mon village», dit-il.

Son commerce est devenu sa drogue. Même le dimanche, il vient y faire son tour après la messe en compagnie de son épouse. «Le salon va vivre même après ma mort. Je ne prendrai jamais ma retraite», affirme-t-il.

Giovanni l’accordéoniste

Giovanni avait 13 ans lorsque son père lui a offert son premier accordéon. «J’en rêvais depuis un bon moment. Il a dû mettre de côté un mois de salaire pour pouvoir me le payer.» Naturellement doué, il n’a jamais eu besoin de professeur. La musique est une passion qu’il nourrissait à l’époque, se ­réfugiant sur la montagne de son ­village pour jouer au «chiar di luna» (clair de lune).

Ses réflexions philosophiques

«On ne dit jamais merci... Quand on dit merci, ça veut dire qu’on ne mérite pas ce qu’on nous offre.»

«Un immigrant, c’est comme une mère qui abandonne ses enfants. J’ai ­toujours eu l’impression d’abandonner mon peuple.»


Vous connaissez ou côtoyez des gens ordinaires, mais qui sont extraordinaires dans la vie de tous les jours? Écrivez-moi à l’adresse suivante : renee.laurin@quebecormedia.com

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