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Jacques Parizeau se confie

La commission Charbonneau a des «effets catastrophiques»

Réjean Tremblay rencontre Jacques Parizeau

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La première fois, c’était au 10, rue ­Robert, à Outremont. Un vendredi soir, sans doute en 1970 pendant la crise d’octobre. M. Parizeau m’avait accueilli dans la belle grande maison, pendant que sa conjointe de l’époque, la romancière Alice Parizeau, préparait une manifestation.

La première fois, c’était au 10, rue ­Robert, à Outremont. Un vendredi soir, sans doute en 1970 pendant la crise d’octobre. M. Parizeau m’avait accueilli dans la belle grande maison, pendant que sa conjointe de l’époque, la romancière Alice Parizeau, préparait une manifestation. La Loi sur les ­mesures de guerre ne semblait pas faire peur au couple ­Parizeau.

J’étais un jeune journaliste au Progrès-Dimanche, au Saguenay, et il ne se rappelle sans doute pas cette entrevue accordée à un jeune homme très impressionné. Mais il n’a pas ­oublié la maison : «J’avais acheté cette maison en 1958. J’y ai ­demeuré pendant 45 ans », dit-il en souriant.

Aujourd’hui, M. Parizeau et Mme Lisette Lapointe vivent dans une tour à L’Île-des-Sœurs. Ces ­dernières années, je l’y ai croisé à plusieurs ­reprises dans les ascenseurs

L’appartement est vaste. La vue sur le fleuve et sur l’île est magnifique. Quand on entre, on longe une bibliothèque qui occupe tout un mur. Surtout des livres d’histoire et d’économie : «Quand j’ai eu 80 ans, j’ai fermé mon bureau et j’ai ­démissionné de mes conseils d’administration. Mes activités obligatoires sont ­terminées. Je me suis organisé une vie ­studieuse. Pour lire et pour écrire. Comme j’ai des problèmes de santé, ça me convient très bien », dit-il, l’œil vif... et toujours aussi allumé.

Nous sommes au milieu de l’après-midi, mais Jacques Parizeau est fidèle à son image. À 82 ans bien sonnés, il porte un complet gris, classique, avec chemise blanche et cravate. Il a perdu du poids et on distingue à peine l’appareil de mesure que son cardiologue lui a demandé de porter pendant quelques jours. Il rit : «J’ai ­maintenant le temps de m’occuper de mes choses. Pour la première fois depuis 1960, je récupère ma vie. J’ai le temps de nager dans la piscine et d’aller au petit gym de l’immeuble. Je n’ai jamais été aussi «physique», dit-il.

Pour un gaillard qui, à 35 ans, rentrait chez lui à 6 heures du matin, prenait une douche et se dirigeait immédiatement au bureau sans avoir dormi une heure, le changement est spectaculaire : «J’ai le temps d’écrire. Je viens de compléter la ­préface des Mémoires de Jean Garon, ­l’ancien ministre de l’Agriculture sous René Lévesque. C’est un livre extraordinaire, digne du ministre que Garon a été», dit-il.

Jacques Parizeau a consacré sa vie à l’État. Au public. Il a tout fait. Le ménage quand il était assistant aux HEC en 1955, haut fonctionnaire avec Jean Lesage et René Lévesque, député, ministre et, finalement, premier ministre. Il a été de tous les combats et de tous les grands projets de la société québécoise. De la nationalisation de l’électricité en 1962 à la fonction de ­premier ministre, en passant par la ­création de la Caisse de dépôt. Sa vie est une mine de grandes histoires et ­d’anecdotes savoureuses. Mais un numéro du Journal au complet ne suffirait pas pour les raconter.

L’entrevue durait donc depuis près d’une heure. À un moment donné, j’ai ­rappelé à M. Parizeau une brève rencontre dans le lobby de son immeuble. Je lui avais dit bien sombrement que le Québec était parfois décourageant, que les jeunes ­semblaient avoir abandonné : «À l’époque, je vous avais répondu qu’il fallait expliquer le Québec aux jeunes, qu’ils étaient encore ardents. C’est encore vrai. Cependant, ­depuis quelque temps, je suis souvent ­furieux quand je regarde aller les choses. Mais, en même temps, je ne suis pas sans ­espoir», reprend-il

Il poursuit : «Prenons l’idée de l’indépendance. Je constate que l’idée recule lentement dans l’opinion publique. Un recul lent, mais un recul quand même. Mais comment faire la promotion d’une idée quand les ­dirigeants ne savent pas où ils veulent aller? Qu’on prenne l’Option nationale. Voilà un parti de jeunes clairement indépendantiste. Ils retrouvent, avec Jean-Martin Aussant, le sens de la direction. Et, pour l’essentiel, ce sont des jeunes qui sont très actifs, très ­impliqués dans leur carrière et dans la ­société québécoise. C’est vrai que je suis un indécrottable optimiste, mais ces jeunes me donnent des raisons de l’être», explique-t-il.

UNE SOCIÉTÉ DE PETITS VIEUX

Avec Jacques Parizeau, il faut prendre des notes à toute allure. Et souhaiter que l’enregistreuse ne perde pas un mot de ses propos. Une question ouvre dix portes par où les idées s’engouffrent.

Par exemple, je soulignais que les grands projets de société au Québec étaient maintenant rarissimes. À part l’amphithéâtre à Québec, qu’a-t-on construit de nouveau? Et les lobbys semblent toujours prêts à ériger des barricades pour empêcher toute ­réalisation collective...

«Pour toutes sortes de raisons depuis quelques années, c’est vrai. Bon Dieu que c’est difficile d’accoucher de quelque chose de positif. Pour le négatif, c’est facile. Dire non, on est capable. Mais c’est plus difficile de prendre une décision. On fait des colloques, on consulte, mais on ne décide pas. Régler des problèmes, ça prend du temps. Des fois, je trouve qu’on est rendu une société de petits vieux. Ça me met hors de moi et, dans ce sens-là, on a un problème. Je pense à cette ­gouvernance indépendantiste qui ne veut rien dire. Jean Lesage et Daniel Johnson ­l’appliquaient. Même Maurice Duplessis ­réclamait son butin à Ottawa. Il va falloir ­revenir à l’esprit de la Révolution ­tranquille. Je me rappelle les mots de René Lévesque. Un ­problème, une solution. Un trou, une cheville. C’est difficile de reconnaître le Parti ­Québécois dans ce qui se passe présentement, mais je ne critique pas Mme Marois. À partir du moment où elle doit former un gouvernement minoritaire, la marge de manœuvre n’est pas très grande », dit-il.

L’ancien premier ministre reprend : «Mais il y a des choses qu’on pourrait ­préparer. Un référendum, ça se prépare. En s’assurant que ce n’est pas perçu comme le Bonhomme Sept Heures. C’est simple, il n’y a que trois façons d’accéder à l’indépendance : Un, la violence. Deux, un vote du Parlement. Et trois, un référendum».

Quand il a repris le pouvoir en 1994, M. Parizeau comptait sur quatre ans de travail passé à préparer le référendum. Il avait voyagé partout aux États-Unis pour rencontrer des sénateurs ou des ­gouverneurs. Le travail de base avait été fait : «Rien ­n’empêcherait le PQ de reprendre le travail. Un référendum ne s’improvise pas», dit-il.

JEAN-FRANÇOIS LISÉE : LE MINISTRE DE L’OUVERTURE

L’occasion était belle. Dernièrement, le ­ministre Jean-François Lisée a mis des fonds publics pour financer une chanson ­dénonçant la loi 101. Et il a déclaré qu’il ­faudrait que les employés de la Société de Transport de Montréal (STM) soient ­davantage ­bilingues. Venant de son bras droit ­pendant la préparation de la ­campagne ­référendaire, ça doit agacer M. Parizeau.

«D’abord, M. Lisée n’était pas mon bras droit. Le bras droit, c’était Jean Royer. Comment expliquer ses décisions et ses ­déclarations? Lisée a toujours été porté sur l’ouverture aux Anglais. C’est lui qui a ­rédigé le discours de Lucien Bouchard au Centaure. Jean Royer le surnommait le conseiller à l’ouverture. C’est certainement une dérive que ces déclarations. Mais c’est normal qu’on assiste à ces dérives quand on perd l’objectif. Quand on n’a pas une idée claire, tout devient négatif», souligne-t-il. Et il ajoute, en souriant : «Dans toutes les sociétés, il y a des apôtres de la bonne entente. ‘‘Des bonne-ententistes’’.»

Il est convaincu que jamais un gouvernement ne devra céder devant le genre de situation créée par la STM : «C’est une vraie bataille. C’est un vrai symbole. Il faut que tout travailleur francophone puisse travailler dans sa langue au ­Québec. Le prétexte touristique ne tient pas la route», soutient-il.

Mais, dans la même réponse, il explique que le Québec a évolué, que l’apprentissage de l’anglais devrait être normal dans notre société : «L’anglais est la lingua franca nouvelle. Il faut qu’on en favorise l’acquisition comme on le fait dans certains pays européens. Comme je crois que les ­dirigeants de notre société seraient ­grandement avantagés s’ils pouvaient ­s’exprimer en ­anglais. Il ne faut pas se ­boucher les yeux. On n’a pas le choix. On vit sur un continent anglophone, et, parler anglais au besoin, tout en vivant en ­français chez soi, devrait être normal».

J’aurais été tenté de poser une question sur l’anglais de Mme Marois. Mais déjà, au détour d’une autre question, j’avais eu la réponse : «Vous ne me ferez pas commenter le travail de Mme Marois. Elle est première ministre. C’est maintenant son show», avait-il dit.

LA COMMISSION CHARBONNEAU...

Ces jours-ci, M. Parizeau a une raison majeure d’être furieux... ou triste. Ça ­dépend. La commission Charbonneau. Il est abasourdi par les effets de la ­commission sur le Québec : «Les effets sont catastrophiques. Pendant des années, on a répété que nous, les Canadiens français, on était des pas bons, portés sur le fascisme. Et là, on est en train d’étaler publiquement toute cette corruption. Ça devient tragique. On passe pour des corrompus, et certains ajoutent que ça a toujours été comme ça», martèle-t-il avec vigueur.

«C’est pas vrai. A-t-on oublié Rosalie? Le nom qu’on avait donné aux ordinateurs chargés d’attribuer les contrats aux ­meilleurs prix. Et puis, après Duplessis, le premier ministre Jean Lesage avait fait le ménage. Il était terrible quand venait le temps d’éradiquer la corruption et le ­patronage. Et, avec René Lévesque, on a fait des efforts inouïs pour nettoyer toute la vie politique. Et là, on se dit que si c’est aussi pourri à Montréal, qu’est-ce que ce sera à Laval? C’est terrible pour l’estime de soi collectif de la population. On ne voit pas le bout de ces histoires. C’est terrible», ajoute-t-il.

LES RÉUSSITES EN AFFAIRES

Lui qui a vécu la période dorée de la ­Révolution tranquille trouve de belles choses dans la nouvelle société québécoise : «On est en face d’une société très individuelle. On ne se définit pas comme un membre d’une collectivité, comme c’était le cas. Chacun est devant son ordinateur. Mais il y a encore un thème qui nous fait réagir collectivement. C’est la langue, c’est notre français. Touche pas à mon français», dit-il.

Et puis, Jacques Parizeau n’attend pas un sauveur : «Je ne crois pas au sauveur qui va montrer la voie. Je crois en des hommes et des femmes qui partagent un défi, une idée. C’est pourquoi j’estime qu’il faut se méfier de la recherche obligatoire d’un sauveur», précise-t-il.

Et il ajoute, enthousiaste : «Les réussites sont davantage individuelles, et elles sont souvent dans le monde des affaires. Ça grouille d’hommes et de femmes qui ­réussissent magnifiquement. Certains se cassent la gueule, mais ils ont essayé et ils recommenceront. Prenez CGI de Serge ­Godin. C’est grandiose. Ils viennent d’acheter une grosse compagnie britannique pour 2,7 milliards de dollars. C’était trop gros à avaler tout seul : la Caisse de dépôt a prêté un milliard. On ne peut pas avoir plus ­québécois. Pendant ce temps, de petites ­entreprises décrochent des contrats à ­Washington, en Europe. S’il faut aller en Malaisie ou en Chine, on part et on y va. Regardez le jeune (Pierre Karl) Péladeau. Il a pris la relève de son père. Il a ramé au début, mais, aujourd’hui, il a bâti un ­empire capable de faire face à Bell. Avant, personne ne pouvait même songer à ­affronter Bell. Tous ces hommes et toutes ces femmes, tous ces jeunes sont la preuve que les Québécois ne sont plus colonisés. Il en reste, bien sûr, mais le Québec n’est plus colonisé», affirme-t-il avec autorité.

LE QUÉBEC DANS 30 ANS...

Ni lui ni moi ne le verrons, mais comment imagine-t-il le Québec dans 25 ou 30 ans? Quand il jettera un coup d’œil ­depuis les nuages...

«Je vois une société en paix. Une société qui s’est habituée à vivre normalement. Une société enfin à l’aise dans sa peau. Une ­société qui n’est plus déchirée dans son ­identité profonde. Ce sera un Québec ­souverain parce que pour arriver à ce bien-être, ça passe par l’indépendance ».

 

«Prenons l’idée de l’indépendance. Je constate que l’idée recule lentement dans l’opinion publique. Un recul lent, mais un recul quand même.»
–Jacques Parizeau
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