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Barbelés, 40 ans en prison

Un détenu témoigne de la dure réalité du monde carcéral

Barbelés 40 ans en prison
Photo le journal de montréal, sarah-maude lefebvre Après 10 mois de liberté conditionnelle, Pierre Ouellet a été accusé d’avoir effectué deux vols à main armée dans la région de Québec, en novembre 2012

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Condamné à vie pour tentative de meurtre sur un policier et auteur de plusieurs vols à main armée, Pierre Ouellet a passé pratiquement les 40 dernières années en prison. Dans un livre coup de poing, l’homme de 63 ans lève le voile sur la dure réalité de l’univers carcéral.

Condamné à vie pour tentative de meurtre sur un policier et auteur de plusieurs vols à main armée, Pierre Ouellet a passé pratiquement les 40 dernières années en prison. Dans un livre coup de poing, l’homme de 63 ans lève le voile sur la dure réalité de l’univers carcéral.

Barbelés, un récit autobiographique, n’épargne aucun tabou du milieu carcéral.

Pierre Ouellet y raconte crûment sa vie de délinquant, la solitude de la prison et ses efforts de rédemption.

Né en 1949 à Québec, le sexagénaire a passé sa jeunesse dans divers centres de rééducation. En 1972, il est emprisonné une première fois pour un vol à main armée. C’est le début d’une longue série d’incarcérations, notamment au pénitencier à sécurité maximale Donnacona, ponctuées de quelques tentatives d’évasions.

En 1986, il est condamné à vie pour tentative de meurtre et complot de meurtre sur des policiers. Au début des années 2000, Pierre Ouellet débute la rédaction de Barbelés et entreprend des études collégiales en arts plastiques, espérant «se reprendre en main».

Malgré sa volonté de «réussir sa vieillesse» et «d’attendre (sa) mort tranquillement sans faire de tort à personne», Ouellet récidive en novembre 2012, après dix mois en liberté conditionnelle. Il est présentement de nouveau derrière les barreaux et en instance de procès pour deux vols à main armée. Aujourd’hui, le Journal présente plusieurs extraits du livre de Pierre Ouellet, pour qui l’écriture est désormais le «seul moyen d’évasion».

Explosion de colère

Quand des prisonniers se mettent à casser et à saccager tout ce qui leur tombe sous la main, cela témoigne d’un profond malaise. Personnellement, bien que j’aie participé à de nombreux saccages, je suis contre cette explosion de colère. Je la comprends sans la cautionner. Elle parle d’elle-même : la colère, c’est la colère. Ça ne tombe pas des nues. Ce n’est pas parce qu’un homme se retrouve en prison qu’il ne ressent plus la colère ou la haine. Toutes proportions respectées, il y a beaucoup moins de violence à l’intérieur des murs que dans la société. Les moments d’exaspération agressive sont plus percutants dans les rues des villes que dans les cellules des prisons. Dans mes 35 années d’incarcération, de tous les meurtres qui se sont passés entre quatre murs, je fus témoin de cinq.

Otages et évasion

J’ai longtemps pensé que les autorités du vieux pen avaient fait exprès pour m’informer en retard du décès de mon père. Il est certain que pour la sécurité préventive, je représentais un trop grand risque d’évasion. Je m’étais déjà évadé d’un pénitencier et, quelques mois avant le décès de mon père, des complices et moi avions tenté de nous évader de la prison d’Orsainville. Pour réussir notre coup, nous devions prendre quatre gardiens en otage. Nous avons réussi à en prendre trois. Alors, tout a échoué. L’escouade tactique de la Sûreté du Québec est intervenue avec force. J’ai mangé toute une raclée cette journée-là et un de mes chums également. On a dû lui faire plusieurs points de suture sur le crâne, car on l’avait frappé avec les grosses clés de fer des portes.

Quant à moi, on a dû m’envoyer à l’Hôtel-Dieu de Québec. Je n’ai jamais cherché à me venger des gardiens qui m’ont battu. En manquant notre coup, on savait que ça tournerait au vinaigre et qu’on nous ferait passer un sale quart d’heure.

Maudite solitude

Ces 33 dernières années, du vieux pénitencier Saint-Vincent-de-Paul en passant par le maximum Archambault, le maximum Donnacona et le super maximum, j’ai vu la solitude marquer le visage de bien des hommes. Je l’ai vue taillader les poignets, pendre, droguer jusqu’au délire irréversible. Je l’ai vue faire pleurer, crier et parfois conduire jusqu’au meurtre. Souvent, je l’ai vue entrer dans les cellules du vieux pen avec ses nuits couleur de cafard et ses heures blanches de pharmacie. Je l’ai entendue gémir, vue intensifier le doute et loger la chienne dans les os. Le souvenir de toutes ces nuits carcérales me pollue l’esprit plus que mes propres nuits. Je suis responsable de mes nuits barbelées, car personne ne m’a tordu le bras pour que je commette des crimes. C’est ainsi que je me reconnais coupable. Cette responsabilité est sans doute ce qui m’aide à accepter mon sort. Mais si je n’avais pas eu d’intérêt pour la lecture et l’écriture, je suis certain que mes nuits auraient été plus dévastatrices. De plus, je crois que d’avoir écrit ce que je n’arrivais pas à exprimer verbalement m’a sauvé de la folie, de la haine et du suicide. À vivre avec la solitude, au cœur de tous mes crimes, j’apprivoise ma tristesse.

Prêts à mourir

Octobre 1985. Je suis au vieux pen avec mon partner Yvon. Nous sommes à quelques mois d’être libérés. Nous nous mettons d’accord sur un point : si des policiers se présentent sur les lieux du vol à main armée que nous voulons faire, nous ouvrons le feu. Mon partner et moi, ayant déjà bien des années de prison dans le corps, sommes prêts à nous faire tuer, car nous ne voulons plus revivre l’incarcération. Nous acceptons de mourir en acceptant de tuer. Je dis à mon partner : «Si un policier te blesse et que tu deviens paralysé, que feras-tu?» Mon partner me dit qu’il se suiciderait. Il me demande ce que moi je ferais. Je lui réponds que je ne le sais pas. Nous discutons de cette éventualité. Quand l’événement tragique s’est produit, mon partner a été atteint à la colonne vertébrale. À la suite de l’impact d’une balle tirée par un policier, il est devenu paraplégique. Dix-sept ans plus tard, il est décédé de maladie, sans jamais avoir tenté de se suicider. L’aurais-je fait si j’avais été atteint par balle? Souvent, ce n’est que lorsqu’on vit l’événement qu’on prend conscience de sa volonté d’agir.

Mai 1986. Ce jour-là, mon partner est venu me chercher chez moi. Dès l’instant où j’ai mis le pied sur le trottoir, j’ai ressenti «une cassure» dans la réalité.

Quand le policier s’est présenté devant moi avec son magnum 357, j’ai sorti mon gun et j’ai tiré. Pendant une fraction de seconde, ce que j’ai vu, ce n’est pas un homme, mais toutes mes années d’incarcération. À travers lui, j’ai revécu la crasse de la ségrégation du vieux pen, les coups de matraque, les gaz lacrymogènes, la solitude, les cris, les pleurs, les barbelés, les gars poignardés à mort ou tués à coups de barre de fer par d’autres détenus... Dans l’uniforme du policier, ce vêtement qui dépersonnalise l’être en symbolisant l’autorité, c’est toute cette saloperie de merde que j’ai vue, et c’est dans ça que j’ai tiré ! Mais dans l’uniforme de ce policier, il y avait un homme qui ne m’avait jamais fait de mal. Un homme à qui je n’avais aucune raison de faire du mal. Un homme qui, j’en suis certain, était un bon gars. C’est moi qui ai tiré sur lui. J’ai fait ça, moi. Maudite saloperie de merde ! Je ne veux plus y penser.»

L’influence de ma mère

U n soir, dans la cour extérieure, je remarquais un endroit dans la clôture barbelée par où je pourrais tenter de m’évader. J’évaluai mes chances à quinze pour cent. C’était peu et le risque de me faire abattre par le gardien de la tour ou celui de la patrouille était considérable. Mais j’étais à ce point déprimé, la conscience enlisée dans je ne sais quelle boue profonde, que je décidai de tenter ma chance. (...)

Alors je m’étais dit : « Je vais réussir ou je vais y rester, abattu par un gardien. » Dans un cas comme dans l’autre, c’était une libération. C’était ça qui m’importait. Cependant, pour mettre mon plan à exécution, je devais attendre que tombe une pluie à un moment précis du soir. Je fixai cette possibilité vers le mois de novembre de 2002, alors qu’il pleut fréquemment. J’avais décidé de prendre la clé des champs au risque de me faire tuer.(...)

Les saisons passèrent. Au début de l’été 2002, maman est venue me visiter. Elle avait 92 ans. En l’écoutant me parler de différents événements qui ont marqué sa vie, je me suis demandé si je pouvais vivre aussi vieux qu’elle. En le pensant, je pris conscience que je pouvais être abattu dans la clôture barbelée et que ma mort lui causerait un chagrin immense. Cette image s’est imprimée avec tant d’intensité dans mon esprit que je me suis dit : « Je ne peux pas lui faire ça. » Lorsqu’elle est repartie, vers les onze heures, je suis retourné dans ma cellule avec un motton coincé dans le fond de la gorge.

Sans fierté, ni courage

J’étais au vieux pen. Deux gars avec qui je me tenais avaient une sentence à vie à purger. Moi, je n’avais que quatre ans et demi à faire, pour des vols avec effraction. À cette époque-là, je défonçais les coffres-forts dans les commerces du parc industriel Saint-Malo, à Québec. Quand je réussissais à en ouvrir un, je me sentais gratifié d’affronter la police et de déjouer les systèmes d’alarme. En vérité, j’étais un jeune homme sans fierté ni courage. Le vrai courage aurait été d’aller travailler au salaire minimum. Ou d’apprendre un métier. Mais j’étais trop lâche et trop narcissique. (...)

Donc, en 1972 au vieux pen, je me demandais comment mes deux chums pouvaient survivre à une telle sentence. Je ne pouvais pas m’imaginer avec une telle condamnation. Je me disais qu’à leur place, j’essaierais de m’évader même au risque de me faire descendre par un gardien. Commencer une sentence à vie, à 23 ans, jamais ! Or me voici avec une sentence à vie depuis 1986 !

Comme je le pensais en 1972, j’ai tenté de m’évader à quelques reprises. J’ai réussi deux fois en 1973 et en 1979. Quelques années plus tard, n’eût été l’information de mouchards, j’en aurais réussi trois autres, une au maximum Archambault et deux au maximum Donnacona.

La première fois que j’ai pris la clé des champs, j’ai passé à un cheveu de me faire descendre. J’entendais les balles siffler près de mes oreilles, quelques pieds avant d’entrer dans un boisé vers lequel je courais à toute vitesse. Je n’étais qu’une seule pensée, qu’une seule action : cette course vers un abri dans les branches qui craquaient sous l’impact des balles. Je n’étais que ça et rien d’autre. Enfin à l’abri, j’embrassai un bouleau tant j’étais heureux d’être encore en vie.

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