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crimes d’honneur

La vie en exil de Fatima

Une adolescente montréalaise a été ­forcée de fuir sa famille parce que son frère menaçait de lui enlever la vie

La vie en exilde de Fatima
Photo d’archives

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Cela fait maintenant deux ans que Fatima se cache de sa famille parce qu’elle veut rester en vie.

L’adolescente s’est sauvée de sa maison à l’âge de 16 ans, après avoir été emprisonnée et battue pendant plusieurs mois parce qu’elle se rebellait contre la stricte surveillance que lui imposaient sa mère et son frère.

«C’était ça ou la mort», affirme celle qui a coupé les ponts avec sa famille.

Habillée à la dernière mode et savamment maquillée, Fatima (nom fictif) ressemble a priori à n’importe quelle autre fille de son âge.

La jeune femme de maintenant 18 ans vit en appartement avec son copain, ­étudie, travaille à temps partiel et sort ­régulièrement avec ses copines.

Une seule chose la distingue de ses amies et collègues de travail : Fatima doit vivre dans le secret et se cacher de sa ­famille.

«Mon frère a voulu me tuer. Je ne veux plus jamais revoir ma famille. En fait, il ne faut surtout pas que je la voie. Plus ­jamais», a-t-elle confié au Journal lors d’un entretien dans les locaux du Centre ­jeunesse de Montréal.

Comme dans le cas des sœurs Shafia, Fatima a été victime de violence pour des raisons d’honneur. Comme pour les trois sœurs assassinées en 2009, deux signalements effectués à la DPJ par la direction de son école ont été rejetés. La DPJ jure avoir appris de ses erreurs et a depuis traité 13 cas similaires.

Mais pour Fatima, cela aura pris trois ans avant de réussir à s’évader de son «cauchemar» et à enfin obtenir de l’aide.

« Ma mère a changé au Québec »

Pour des raisons de sécurité, le Journal ne peut divulguer le nom du pays d’origine de Fatima, qui est née dans un État de l’Asie du Sud-Est.

À 11 ans, elle immigre à Montréal avec ses parents, ses deux sœurs et son frère.

«Je n’ai jamais su pourquoi on avait quitté notre pays d’origine et déménagé au Québec. Mes parents n’ont jamais voulu répondre à mes questions là-dessus», se souvient Fatima.

Son père, après un bref séjour à Montréal, est retourné dans son pays d’origine et n’a plus remis les pieds au Québec.

«Après son départ, ma mère a réussi à s’organiser pour qu’on puisse vivre convenablement. C’était ma meilleure amie. Nous étions très proches. Je suis entrée dans une école francophone, même si je ne parlais pas la langue. J’ai appris rapidement et me suis fait plein d’amies. Ç’a été une période très heureuse de ma vie.»

C’est à l’âge de 13 ans que la vie de ­Fatima bascule. «Parce qu’elle se sentait seule, ma mère s’est mise à fréquenter des gens de notre communauté culturelle à Montréal, des personnes très conservatrices. Elle qui méprisait les intégristes dans notre pays d’origine est devenue tout d’un coup extrémiste à Montréal. La communauté est entrée dans notre maison et tout a changé.»

Une fille n’a pas de droits

Peu à peu, les relations entre Fatima et sa mère se dégradaient puisque cette dernière souhaitait désormais élever sa fille de manière «traditionnelle».

L’adolescente ratait souvent l’école, ­forcée de préparer les repas et de nettoyer la résidence familiale.

«Dans mon pays d’origine, les femmes n’étudient pas. Elles restent à la maison et s’occupent du ménage. Une fille n’a tout simplement pas de droits», explique ­Fatima.

«Ça ne me convenait pas du tout comme façon de vivre. J’ai commencé à me rebeller et j’en ai payé le prix.»

Son frère aîné s’est mêlé de la partie. Lui aussi voulait discipliner Fatima «à l’ancienne» et il l’a forcé à quitter l’école.

«En même temps qu’on me retirait de l’école, on m’a enlevé le droit de voir mes amies. On m’a aussi ôté le droit de parole. Je n’avais pas le droit de remettre en question les méthodes éducatives de ma mère. Et si je le faisais, mon frère me frappait.»

Prisonnière de sa maison

Alors âgée de 14 ans, Fatima est forcée de rester dans la demeure familiale pendant plusieurs semaines. Elle ne peut la quitter que pour aller prier, sous l’escorte de son frère.

«Comme je me rebellais, mon frère et ma mère me battaient. Mon frère disait que je n’avais pas le droit de parler. À un certain moment, il me frappait tous les jours. Je n’acceptais pas ce qu’ils m’imposaient»,­raconte Fatima.

Inquiet de ne plus la voir en classe, le ­directeur de son école convoque Fatima et sa mère.

«Il a bien vu que je lui récitais ce que ma mère m’avait obligée à lui dire, soit que je ne voulais plus aller à l’école», raconte l’adolescente.

Loin d’être rassuré, le directeur dépose deux signalements à la DPJ, qui ne les ­retient pas.

«Ma mère niait tout en bloc lorsque la DPJ venait la voir. C’était sa parole contre la mienne. C’est moi qui passais pour la ­rebelle qui ne voulait pas aller à l’école.»

Dans le but d’apaiser les soupçons, ­Fatima est renvoyée à l’école pendant quelques semaines, jusqu’à ce que son frère lui en interdise de nouveau l’accès.

La jeune fille est encore gardée contre son gré à la maison, cette fois pendant ­plusieurs mois.

Les coups recommencent. Encore ­aujourd’hui, Fatima trouve trop cela «trop dur» de décrire les sévices que lui infligeaient sa mère et son frère.

«Je recevais des coups tous les jours», ­résume-t-elle, les yeux embués. J’avais si peur. J’étais persuadée que mon frère finirait par me tuer. Je n’arrivais pas à accepter mon sort», avoue la jeune femme.

Fuir pour ne pas mourir

Quelques jours après ses 16 ans, Fatima décide de fuir. «Je ne voulais pas mourir», dit-elle.

Elle profite de l’absence simultanée de son frère et de sa mère pour quitter la résidence familiale.

«Je me suis promenée toute une nuit dans la ville, avec plein d’idées noires en tête. Je ne savais pas quoi faire. Le matin, j’ai finalement appelé une amie qui a contacté les policiers.»

Les agents, préalablement avisés de sa disparition par son frère, se proposent de la ramener au domicile familial.

«J’ai alors ôté mes vêtements pour leur montrer les marques de violence sur mon corps. Je leur ai dit qu’il était hors de question que je rentre chez moi. Les policiers ont tout de suite appelé la DPJ.»

« Je vais te tuer »

Fatima est alors immédiatement prise en charge par le Centre jeunesse de Montréal et placée dans un foyer de groupe pour un mois en vue d’un retour à la maison familiale une fois les esprits calmés.

Son frère, qui n’a pas le droit de l’approcher, la retrouve et l’intercepte un jour qu’elle quittait le centre pour se rendre à l’école.

«Il m’a emmenée dans une ruelle et m’a frappée au visage. Il m’a ordonné de mentir au tribunal pour que je revienne à la maison. ‘‘Sinon, je vais te tuer’’, m’a-t-il dit.»

À la suite de cet incident, la DPJ ­obtient en Cour que Fatima soit placée jusqu’à ses 18 ans sans contact familial. Puisque les risques qu’elle soit victime d’un crime d’honneur sont élevés, la DPJ va même jusqu’à changer le nom de l’adolescente et la cache dans un centre d’hébergement en Outaouais, loin des siens.

La jeune femme dépose également une plainte au criminel contre son frère.

«C’était évident pour nous qu’elle était en danger. Le drame de la famille Shafia venait de se produire et on ne voulait pas d’un autre cas», affirme son intervenante de l’époque, qu’on ne peut identifier.

« Je n’ai plus de famille »

Selon cette même intervenante, la famille de Fatima aurait remué ciel et terre pour la retrouver, en vain.

«La mère nous appelait en pleurant au téléphone. Elle voulait revoir sa fille, mais niait avoir été violente à son égard. Même chose pour le frère aîné. Puisqu’ils refusaient de voir la vérité en face, il était hors de question pour nous de les mettre en contact avec Fatima», se remémore-t-elle.

Fatima refuse aussi de revoir les membres de sa famille. Même aujourd’hui, alors qu’elle a refait sa vie à Montréal, Fatima est catégorique. «Dans ma tête, je n’ai plus de ­famille.»

Loin d’être un cas unique

À ses 18 ans, Fatima a quitté son centre jeunesse pour revenir s’établir à Montréal avec son amoureux.

Grâce au soutien financier du Centre ­jeunesse de Montréal, la jeune femme a pu recommencer ses études et elle est actuellement en train de terminer son secondaire. Elle souhaite devenir avocate.

«Je n’ai plus peur. Mais jamais je ne m’approcherai de la maison familiale. Je ne veux pas prendre de risques», jure Fatima.

Les intervenants du centre jeunesse louent le courage de la jeune femme, qui ­refuse de se voir comme une «victime».

«Quand ma mère et mon frère me battaient, je savais que je n’avais fait rien fait de mal. Que c’était eux qui agissaient mal.»

Fatima affirme avoir accepté de raconter son histoire et de revenir sur son douloureux passé pour «toutes les filles qui vivent présentement ce que j’ai vécu».

«Les gens du Québec ne se doutent de rien, car les filles qui vivent cela ne sont pas capables d’en parler. Mais ils seraient ­surpris de constater à quel point certaines communautés culturelles sont influentes au Québec», dit à ce sujet Fatima.

«Je suis encore en contact avec des amies qui sont sous l’emprise de leur famille et qui n’osent pas porter plainte. Je leur répète d’appeler la DPJ ou la police, mais elles ont peur.

«Dites-vous que bien des adolescentes cachent leur peine derrière leur beau sourire.»

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