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Les leçons de l’affaire Shafia

Grâce à de nouveaux outils, la DPJ a pu intervenir dans 13 cas d’adolescentes à risque d’être victimes

Les leçons de l’affaire Shafia
Photo d'archives Mohammad Shafia a été reconnu coupable du meurtre prémédité de ses trois filles et de sa première femme.

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Sévèrement critiquée lors de ­l’affaire Shafia, la DPJ jure avoir appris de ses erreurs. Depuis le drame survenu en 2009, le Centre jeunesse de Montréal est intervenu dans 13 cas d’adolescentes à risque d’être victimes de crimes d’honneur.

Sévèrement critiquée lors de ­l’affaire Shafia, la DPJ jure avoir appris de ses erreurs. Depuis le drame survenu en 2009, le Centre jeunesse de Montréal est intervenu dans 13 cas d’adolescentes à risque d’être victimes de crimes d’honneur.

«L’histoire Shafia a été terriblement bouleversante et difficile à vivre pour nos intervenants. Avant ce drame, le crime d’honneur n’existait pas dans l’imaginaire québécois. Aujourd’hui, on intervient beaucoup plus rapidement», affirme ­Suzanne Dessureault, adjointe à la ­Direction de la protection de la jeunesse.

Formation obligatoire

Le drame de la famille montréalaise d’origine afghane a forcé la DPJ à entreprendre une vaste réflexion sur la notion de crime d’honneur.

L’organisme a élaboré de nouveaux outils qui lui ont permis d’intervenir dans 13 cas où des adolescentes étaient à risque d’être victimes de violence en lien avec l’honneur.

«Je pense qu’on détecte mieux les cas qu’avant. Le meurtre des filles Shafia a ­ouvert les yeux à plusieurs», a confié au Journal une intervenante de la DPJ. Quand c’est ­arrivé, on s’est dit qu’il ­fallait tout faire pour ça n’arrive plus ­jamais.»

Depuis 2010, tous les intervenants de la DPJ doivent suivre une formation obligatoire sur les diversités ethnoculturelles afin «d’ajuster leurs interventions auprès des familles immigrantes».

Les cas «extrêmes» sont transmis à la Clinique transculturelle de la DPJ, formée de psychologues et de travailleurs sociaux.

«Il y a parfois des situations que les ­intervenants ne comprennent pas ou qui confrontent leurs valeurs. On est là pour les aider», explique la responsable de la ­clinique, Martine Jacob.

«Pour un intervenant, il peut être ­normal qu’une ado de 16 ans sorte avec des garçons. Mais pas pour certains parents. Il faut trouver un juste milieu entre les deux, même si ce n’est pas toujours évident.»

La notion de crime d’honneur n’existe pas dans la Loi sur la protection de la ­jeunesse. Chaque cas signalé est traité ­selon une catégorie existante, comme les mauvais traitements ou la négligence.

À l’instar des autres cas traités par la DPJ, les signalements de violence en lien avec l’honneur, s’ils sont retenus, peuvent se traduire par un ­placement de l’enfant. Des intervenants sont chargés de sensibiliser les familles.

Signalements rejetés

Le 30 juin 2009, Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, Geeti, 13 ans, et la première femme de leur père, Rona, 53 ans, ont été trouvées mortes noyées dans une voiture au fond de l’écluse de Kingston Mills, en Ontario.

Mohammad Shafia, son épouse Tooba Yahya ainsi que leur fils Hamed, 21 ans, ont écopé d’une sentence de prison à vie pour le meurtre prémédité de ces quatre femmes. Le motif : crime d’honneur.

Au cours du procès, la DPJ s’était ­retrouvée dans l’embarras lorsqu’il avait été révélé qu’elle avait été alertée à deux reprises des conditions dans lesquelles ­vivaient les trois filles, en 2008 et 2009.

Le Centre jeunesse Batshaw, qui dessert les anglophones de Montréal, avait fermé le dossier lors d’une première plainte, en 2008, lorsque Sahar avait changé sa version des faits, craignant la réaction de ses parents.

En 2009, le deuxième signalement a été reçu du côté des services francophones, qui n’ont jamais été mis au courant de la première plainte. Le dossier a là encore été clos.

Négligence

«Aujourd’hui, nous ciblons mieux les ­situations, affirme Mme Dessureault. Dès qu’on voit un élément s’apparentant à de la violence liée à l’honneur lors d’un ­signalement, un drapeau se lève. On s’est amélioré là-dessus.»

Néanmoins, il reste un gros «travail à faire», tant à la DPJ que dans les écoles, croit Rachida Azdouz, psychologue ­spécialiste en relations interculturelles.

«C’est un bon début, mais il ne faut pas sous-estimer le phénomène, affirme-t-elle. Une personne qui meurt des suites d’un crime d’honneur, c’est une mort de trop.»

Les crimes d’honneur
Selon Amnistie internationale, les crimes d’honneur regroupent « les violences ou le meurtre de femmes par un membre de la famille ou une relation familiale (y compris les partenaires) au nom de l’honneur individuel ou de la famille ». Le crime est commis pour réta blir l’honneur de la famille.
La notion d’honneur fait généralement référence à la virginité et à la modestie chez la femme.
Les motifs des crimes d’honneur sont variés. Selon Amnistie internationale, l’infidélité ou le soupçon d’infidélité, le fait d’avoir des relations sexuelles avant le mariage ou de « s’être laissée violer » par un étranger peuvent être autant de motifs de déshonneur.
Selon les différents intervenants de la DPJ, les adolescentes à risque d’être victimes de violence en lien avec l’honneur peuvent l’être si leur famille juge, par exemple, inacceptable le fait qu’elles fréquentent un garçon, sortent le soir ou fassent preuve de désobéissance.
Au Québec
Peu de données existent sur les crimes d’honneur au Québec. Une chercheuse de l’Université de Sherbrooke, Marie-Pierre Robert, s’est toutefois intéressée au phénomène. Selon son étude :
15 dossiers de meurtres en lien avec l’honneur ont été répertoriés au Canada depuis 1954 et 2011.
La très grande majorité de ces crimes ont eu lieu au cours des 14 dernières années.
On dénombre au total 19 victimes, blessées ou tuées, dont l’âge moyen est de 20,5 ans.
Selon la chercheuse Marie-Pierre Robert, les crimes d’honneur font toujours au moins une femme victime, mais certains hommes le sont aussi. «Par exemple, il y a eu un cas où un homme a tué sa fille et le conjoint de cette dernière parce qu’ils s’étaient mariés sans son consentement.»
On estime que 88 % des crimes commis pour un motif d’honneur entre 1954 et 2011 étaient des meurtres.
«
 L’infidélité ou le soupçon d’infidélité, le fait d’avoir des relations sexuelles avant le mariage ou de “s’être laissée violer” par un étranger peuvent être autant de motifs de déshonneur. 
Photos d’archives
Zainab, 19 ans, Sahar, 17 ans, et Geeti, 13 ans, ont été trouvées mortes noyées dans une voiture au fond de l’écluse de Kingston Mills, en Ontario, le 30 juin 2009.
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