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Grandes entrevues

Charles Sirois, un passionné par le Québec

Réjean tremblay rencontre Charles Sirois

Charles Sirois
Photo agence QMI, ÉRIC CARRIÈRE Charles Sirois

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Ça se passait un samedi soir de la fin des années 1990. À São Paulo au Brésil. La veille du Grand Prix disputé le lendemain à Interlagos. Juste de l’autre côté des favelas que les Mercedes et les Audi aux vitres teintées traversaient sans que les passagers jettent le plus petit coup d’œil à l’immonde pauvreté qui les séparait du circuit de Formule 1.

J’étais assis à une table avec Claude Dubois et Louise Marleau, sa conjointe du temps. C’était une soirée offerte par Teleglobe, la compagnie commanditaire de l’écurie BAR de Jacques Villeneuve.

Ce dernier avait fait acte de présence et Charles Sirois, le président et actionnaire du holding pesant à l’époque 12 milliards de dollars, remerciait les gens.

Le gars de Falardeau qui croyait avoir beaucoup voyagé a voulu se rendre utile. Je suis donc allé retrouver Charles Sirois pour lui donner un conseil de vieux pro: «Demain matin, je te conseille de partir très tôt pour le circuit. C’est l’enfer, la circulation...»

Sirois avait souri: «Ça dépend. J’ai juste à monter sur le toit de l’hôtel. L’hélicoptère nous attend.»

J’aurais dû me la fermer tout de suite. J’avais volé avec Varig, je me suis informé de la compagnie qu’avait choisie Sirois pour se rendre à Sao Paulo : «J’ai pris un des jets de la compagnie. Fallait arrêter prendre François-Charles à Miami avant de continuer pour le Brésil», avait-il répondu. Avec toute la simplicité d’un gars de Chicoutimi jasant avec un gars de Falardeau.

«Au fait, lui ai-je demandé, t’es rendu avec combien de jets à Teleglobe»?

«J’ai mis la main sur ceux d’Excel quand on a acheté la compagnie. On en a cinq...».

Et je vous jure, tout était dit comme si tout était banal, comme si ça faisait partie des choses normales de la vie. Avec ces yeux pétillants, allumés, incapables de ne pas montrer l’extrême intelligence de l’homme qui répond aux questions.

Quinze ans plus tard, dans un petit salon de ses bureaux au 38e étage d’une tour de Montréal, c’est un des moments charnières que j’ai évoqués avec Charles Sirois. Quand l’acquisition d’Excel s’est avérée une erreur de plus de deux milliards de dollars, que la bulle techno a crevé, que sa femme bien-aimée, Suzanne, a combattu avec acharnement un cancer du sein et qu’il a vu son empire Teleglobe qu’il venait de vendre s’effondrer, comment a-t-il subi ces coups terribles ? Et comment a-t-il rebâti un autre empire complètement différent ?

Tout en étant l’homme derrière Jean Charest à son arrivée au Parti libéral et aux côtés de François Legault lors de la fondation de la Coalition pour l’avenir du Québec ?

Mon chez-nous, c’est le Québec

Charles Sirois est à fois très connu et très méconnu. Connu dans le milieu des affaires et de la philanthropie et méconnu du grand public même s’il a été impliqué dans la vie politique avec Jean Charest et François Legault : « Dans le cas de Jean Charest, il arrivait d’Ottawa et je voulais l’aider à se trouver du bon monde pour l’entourer et se bâtir une solide équipe. Je l’ai fait comme citoyen, par engagement personnel. Je n’ai jamais rien demandé à Jean Charest. D’ailleurs, je pense que je lui ai parlé une fois dans les dix dernières années. Je l’ai fait par conviction », dit-il.

Cet engagement est passionnel. D’ailleurs, pendant l’entrevue, quand il parle du Québec, il s’avance sur le bout de son fauteuil et s’anime, accompagnant ses propos de gestes des mains: «Moi, mon chez-nous, c’est le Québec. J’aime la nation du Québec. Je veux que mes enfants et mes petits-enfants fassent leur vie au Québec. Je veux par contre que le Québec soit une force économique, une force culturelle et une force institutionnelle. Quand je regarde comment ça se passe, je me décourage. Je me dis que c’est pas vrai que je vais léguer le Québec comme il est à mes petits-enfants. Je me dis qu’il faut convaincre les gouvernements de remettre l’intérêt du citoyen au centre des vraies préoccupations. Or, depuis des décennies, nos gouvernements ont déplacé leur centre d’intérêt. C’est soit la souveraineté soit le fédéralisme à tout prix. J’ai un problème avec ça. La souveraineté ou le fédéralisme, c’est un outil au service du citoyen. Un outil pour l’aider à se développer et à être mieux. Si on se recentrait, on pourrait être excessivement fort. On en a des preuves», poursuit-il.

« Je ne suis pas quelqu’un qui chiale tout le temps. Je passe à l’action. Quand François Legault m’a téléphoné, je l’ai invité à venir me voir au bureau. On a commencé à parler et on s’est vite rejoint sur l’essentiel. J’ai dit que lorsque le Québec serait assez riche pour payer de la péréquation au reste du Canada, il serait mieux placé pour faire l’indépendance et que moi je serais mieux placé pour renégocier le fédéralisme », raconte-t-il.

Être propriétaires

C’est comme ça qu’il s’est retrouvé co-fondateur de la CAQ. Lui et Legault veulent que les Québécois soient propriétaires du Québec : « Il n’y a pas qu’un seul modèle pour devenir propriétaires chez nous. On peut se servir de l’État comme avec Hydro-Québec, de la coopération comme avec Desjardins ou du privé comme Power Corp ou Québecor. Il faut se réjouir du succès des entrepreneurs, heureux d’être les propriétaires des entreprises et non pas d’être des succursales des compagnies des autres. Mais pour l’instant, on est à 180 degrés de cet état d’esprit», souligne-t-il.

Il reprend : « Pourquoi faudrait-il mentir aux citoyens ? Pourquoi on ne leur dirait pas la vérité ? Si les choses semblent engluées au Québec, ce n’est pas la faute du peuple, c’est à 100 % causé par le manque de vrais leaders. D’ailleurs, il y a une différence fondamentale entre les politiciens et les leaders. Les politiciens pensent à la prochaine élection, les leaders pensent à la prochaine génération. Ça dure depuis longtemps ce manque qui nous fait si mal», dit-il.

Les empires et les milliards

Charles Sirois est un financier. Mais c’est un poète de l’argent. Un philosophe. Pour le décrire, je vais revenir à Émile Rousseau, le génie derrière Roussac dans Scoop. J’avais écrit le rôle en pensant à Yves Létourneau, un comédien imposant et costaud. Le réalisateur Georges Mihalka m’avait plutôt parlé de Claude Léveillée: «Rendu à ce niveau, les affaires, c’est de la poésie, c’est de l’art», m’avait dit Mihalka. Je lui avais fait confiance. Il avait raison.

Charles Sirois est un poète de l’argent: «L’argent, c’est un outil de changement. Les dollars, les millions, le capital avec le talent, c’est au service d’une idée, d’un concept. La première fois que je l’ai concrétisé, c’est quand j’ai racheté la petite compagnie Setelco de mon père à Chicoutimi. C’était une compagnie de service téléphonique. Ils répondaient au téléphone et rejoignaient le client pour qu’il rappelle. Mais c’était tous de petits entrepreneurs parce qu’ils étaient sous-financés. Un appareil coûtait 450 $, mais quand tu avais 1000 clients, t’avais besoin de 450 000 $. Finalement, c’était Motorola qui finançait l’industrie. J’ai vite compris que le problème, c’était la structure de financement. J’ai emprunté 200 000 $ à mon oncle Denis et j’ai commencé à racheter les petits concurrents. J’avais 26 ans. Plus tard, en 1984, j’ai obtenu l’aide de la Caisse de dépôt et de la Banque Nationale pour fonder National Pagette. En 1985, j’avais complété 22 acquisitions et on s’était hissés parmi les compagnies canadiennes dans le domaine. C’était parti d’une idée et on était rendus 4000 employés. Mais là, j’ai pressenti que le changement allait jeter par terre mon entreprise de pagettes. Avec l’arrivée du cellulaire, on allait appeler directement la personne. J’ai même déclaré dès 1988 qu’un jour on obtiendrait un numéro de téléphone et qu’on allait le garder jusqu’à sa mort. C’est presque le cas maintenant. Avant, on appelait de lieu à lieu, d’une maison à une autre maison. Aujourd’hui, on appelle d’individu à individu, c’est une différence énorme», explique-t-il.

Il réfléchit avant de reprendre: «Mais l’argent, c’est aussi la liberté. C’est la liberté du citoyen qui peut acheter et produire. Chaque fois qu’on confie l’argent à quelqu’un d’autre, c’est une part de notre liberté qu’on lui confie. Il y a l’argent, facteur de liberté mais il y a aussi la solidarité. Donc, il faut balancer le tout. Le capitalisme sauvage a ses limites, le communisme aussi. C’est pour ça qu’il faut être vigilant. Confier 50 % de son argent, c’est confier 50 % de sa liberté aux gouvernements, c’est l’extrême limite. Et c’est pour ça qu’il faut mettre le citoyen au centre des préoccupations. C’est lui qui paye câlisse, c’est pas le contraire », dit-il avec passion.

S’allier à ses adversaires

Charles Sirois est convaincant. Il a réussi à s’entendre avec Bell Mobilité pour former BCE Mobile. Il avait 34 ans, parlait anglais comme un gars de Chicoutimi et il était président de cette gigantesque entreprise.

En 1992, il fonde Microcell et Fido et en 1994 TIW (Telesystem International Wireless) qui étend ses tentacules partout sur la planète. Incluant la Chine et l’Inde. À cette époque, ça demandait une audace incroyable. Entre-temps, il met la main sur Teleglobe et Excel au Texas et se retrouve à la tête d’un empire de 12 milliards de dollars: «Excel a été une énorme erreur. Malgré tout, j’ai pu revendre Teleglobe à Bell pour 10 milliards. Je l’avais payé 500 millions huit ans plus tôt. C’est quand même pas mal», dit-il.

C’est l’époque de Jacques Villeneuve, de BAR et de la Formule 1. Puis, arrive l’éclatement de la bulle techno en 2001. Comment Charles Sirois, l’homme, a-t-il vécu ce drame financier incroyable ? Est-ce que ça s’est passé comme dans les films? La grosse déprime, la solitude?

«Non, je ne me suis pas enfermé. Mais je ne suis déjà pas très social, je ne suis pas sorteux. Pendant un bout de temps, je l’ai été encore moins. Et puis, Suzanne, ma femme, se battait contre un cancer du sein. Je suis un homme qui n’étale pas ses états d’âme. Quand ça ne va pas bien, je n’en parle pas. Même à ma femme. Ma mère disait qu’avec Charles, on ne savait jamais comment ça allait. Je suis comme ça. Mais c’était terrible. Je perdais 2 milliards avec Excel et à cause de la crise dans la haute technologie, je me retrouvais avec des dettes de cinq milliards que je n’arrivais plus à refinancer. La crise techno, c’est facile à comprendre. Toutes ces entreprises fonctionnaient bien et faisaient de l’argent. Mais personne ne voulait les financer. La pression venait de partout. Et j’étais la cible des médias. Si j’étais simple actionnaire dans une entreprise en difficulté, c’était mon nom qui sortait en première page. C’est comme cet édifice où nous sommes. Supposons qu’il soit à moi, qu’il soit loué, que l’argent entre régulièrement. Mais si un jour la banque refuse de refinancer l’hypothèque et demande d’être remboursée, même si c’est une bonne business, je suis mort. Et si j’essaie de vendre l’immeuble, comme personne ne veut le financer, je suis pris à la gorge. J’ai tout vendu les actifs disponibles. Personnellement, les actifs de Charles Sirois, ma fortune personnelle, ont fondu de plus de deux milliards. Quand tout a été fini, j’ai appelé mon oncle Denis qui avait été associé tout au long de nos aventures. Je lui ai dit qu’on n’avait plus de dettes et qu’il nous restait plusieurs centaines de millions en liquide. Il pouvait prendre sa part s’il le voulait ou assurer sa sécurité et reconstruire avec le reste», raconte-t-il amusé. Et un peu émerveillé par la confiance de son oncle. L’oncle est resté avec le neveu.

Mais les temps ont été durs. D’ailleurs, les journaux ne rentrent plus dans la maison des Sirois à l’Île des Sœurs:«Et il n’y a qu’un seul téléviseur dans toutes nos maisons», dit-il.

François-Charles, la relève

Dix ans plus tard, Charles Sirois est président du conseil d’administration de la Banque CIBC, siège sur le conseil d’administration de Rogers Communications, est président du conseil d’administration de Telesystem, président et fondateur du Fonds Tandem Expansion et président d’Enablis, un vaste réseau entrepreneurial oeuvrant en Afrique et formant des entrepreneurs pour aider le vaste continent noir à sortir de la misère. Ce travail bénévole demande des heures et des heures de travail et de multiples voyages en Afrique que Charles Sirois sillonne régulièrement: «Sans jamais avoir rien attrapé, pas même une tourista», dit-il en souriant.

La maison de production Zone 3, c’est lui; Stingray, fournisseur de Galaxy sur votre câble, c’est lui. Vingt-cinq ou trente compagnies, de la Californie à Montréal, c’est lui. Toutes des entreprises privées, toutes des entreprises qui n’ont rien à voir avec les télécommunications: «De toute façon, François-Charles a pris la relève avec son cousin Denis Sirois. Ils n’auront pas à subir les comparaisons avec le père», dit-il.

 

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