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Littérature | Culture

Sur le talent

Sur le talent
Photo fotolia Sur la 132, le premier roman de Gabriel Anctil, a tout pour que je ne l’aime pas: encore l’histoire d’un trentenaire qui pète sa crise et part sur la route pour tenter de se retrouver. C’est toutefois une histoire qui vaut la peine d’être racontée... quand on a du talent.

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Monsieur Dion, dans ma classe de français enrichie du secondaire 4, avait mis au tableau un quatrain de Victor Hugo. Jouant de la craie, il nous avait expliqué ce qu’est un hémistiche, qui n’est pas la même chose que la césure, et comment le poète tricotait ses rimes riches (a-b-b-a)...

Monsieur Dion, dans ma classe de français enrichie du secondaire 4, avait mis au tableau un quatrain de Victor Hugo. Jouant de la craie, il nous avait expliqué ce qu’est un hémistiche, qui n’est pas la même chose que la césure, et comment le poète tricotait ses rimes riches (a-b-b-a) et comment, à l’intérieur des alexandrins, les allitérations, parmi d’autres figures de style, composaient une musique qui soutenait le sens en le renforçant.

Puis, il a soudain posé la craie.

Il s’est tourné vers nous. Je crois me souvenir qu’il a soupiré. Puis, il a dit:

– Vous savez, analyser un poème, c’est comme disséquer un cadavre à la morgue: ça nous explique de quoi il est fait et les causes de la mort, mais ça ne nous éclaire en rien sur le mystère de la vie.

Et il a continué, sans craie, à parler de ce mystère que des milliers de thèses universitaires et d’essais littéraires ne peuvent expliquer, mais qu’on peut ­résumer en un seul mot: le talent.

Qu’est-ce que le talent? Fouille-moi. Je suis incapable de le définir. Mais je sais le reconnaître quand il montre le bout de son nez! Et parfois, oui, je le retrouve dans des livres imparfaits, des livres qui, en théorie, devraient être d’un ennui mortel parce qu’ils sont tout croches, mal structurés, trop courts ou trop longs, trop rapides ou trop lents, malgré parfois les intentions de l’auteur, malgré les idées qu’il se fait et les erreurs qu’il commet, le talent, quand par miracle il existe, survit sous les décombres, surnage au tsunami, et réchauffe comme un cœur qui bat le plus froid des textes, le plus malade des poèmes, le plus raté des romans.

ÉLOGE DE LA FUITE

Sur la 132, le premier roman de Gabriel Anctil, n’est pas un roman raté, loin de là. Mais, sur papier, il a tout pour que je ne l’aime pas: encore l’histoire d’un trentenaire qui pète sa crise et part sur la route pour tenter de se retrouver, et qui boit comme un trou avec des étrangers qui lui semblent TELLEMENT intéressants à 3 heures du matin, juste avant de vomir... Encore un roman calqué sur l’expérience de vie de ­l’auteur, comme si regarder Occupation double un lendemain de veille, quand tu te sens misérable et perdu, est une ­expérience qui vaut la peine d’être ­racontée...

Eh ben, oui, ça vaut la peine d’être raconté, quand on a du talent, et que le talent anime de son souffle ce qui sans lui ne serait que clichés sur papier glacé, images figées, phrases creuses...

J’ai lu en trois jours ce que le jeune romancier a mis plusieurs années à écrire, ce qui est le plus beau compliment qu’on puisse faire à un auteur. Moi qui déteste les dialogues téléromanesques (Bonjour comment ça va? Bien, toi? Pas pire, pas pire...) j’ai traversé les siens avec plaisir, et j’ai galopé à travers les 550 pages d’un roman où il ne se passe pas grand-chose en jouissant de ces points de vue surprenants que le talent réussit à dénicher même dans les endroits les plus mornes.

Ce n’est pas un roman parfait. Passer trois pages à décrire la faune du resto Schwartz’s, le resto de smoked meat, qui est à deux minutes de chez moi, ça fait peut-être couleur locale, mais ce n’est ni neuf ni particulièrement intéressant. Les jeunes auteurs ont parfois cette drôle d’idée de vouloir réinventer la roue. Ou plutôt, comme Christophe Colomb, ils ont l’impression de découvrir un continent qui a pourtant été cent fois découvert avant eux.

Mais il y a ce talent. Anctil l’a. Et j’ai adoré son roman imparfait, comme un amoureux adore jusqu’aux défauts de l’être aimé et qui ont le mérite de le rendre unique.

VIANDE FROIDE

Ce même talent donne vie au roman policier le plus dénué d’action que j’ai jamais lu. Le Coup du hasard, de Laurence Block, raconte l’histoire d’un ex-policier devenu alcoolique, qui se voit confier la tâche de fouiller une histoire de meurtre qui remonte à neuf ans. C’est un cold case, comme on dit en anglais, ce qu’on pourrait traduire par viande froide: un dossier mort, trop vieux pour qu’on puisse encore trouver des indices qui permettront de le résoudre.

LE TALENT, UN MIRACLE

Voici ce qui se passe dans ce roman: l’ex-flic passe des coups de fil, s’arrête pour boire un verre, se rend à la bibliothèque en métro, s’arrête pour boire un verre, se rend chez un témoin qui ne se souvient de rien d’important, s’arrête pour boire un verre, passe d’autres coups de fil, et boit d’autres verres... Pas de coup de feu, pas de suspense, pas de gros revirement, pas d’entourloupe. Et c’est très bon. Ça ne devrait pas. Mais ça l’est. Très.

Le talent est comme un sentiment amoureux, qui ensoleille la plus pluvieuse des journées.

Et, comme le sentiment amoureux, le talent est un miracle qu’il ne faut pas trop chercher à comprendre, sous peine de le tuer en le disséquant.

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