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Rétro-télé | Peau de banane

Changements de rôle

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À table, ils étaient quatre à savourer des toasts au beurre de pinottes. Il y avait Simone St-Laurent, brillante femme de carrière dans un monde d’hommes, Claude Cayer, nouvellement divorcé bohème ascendant flanc mou, puis Renaud et Zoé, des jeunes qui n’avaient pas la langue dans leur poche. Et malgré un ton bien assumé pour la comédie, Peau de banane a fait pas mal jaser dans les chaumières, jetant un regard différent sur la cellule familiale et les défis qu’elle comporte.

Et dire que le téléroman a d’abord été nourri d’embûches. Soumis à Radio-Canada, où son auteur Guy Fournier connaissait un méga-succès avec Jamais deux sans toi, c’est finalement Télé-Métropole qui a mis le grappin dessus après qu’une réalisatrice ait refusé de travailler avec la femme de l’auteur, Louise Deschâtelets en l’occurrence. À l’époque, Michel Rivard devait assurer le rôle de Claude Cayer.

Guy Fournier s’est donc tourné vers le producteur Vincent Gabriele qui accepte le projet à Télé-Métropole. Yves Corbeil héritera finalement du rôle principal. On croyait moins au potentiel de comédien de Rivard qui souhaitait de toute façon ne pas s’engager à long terme étant donné sa carrière de chanteur.

Puis, une deuxième tuile s’abat sur le téléroman. Télé-Métropole refuse d’honorer le contrat du Guy Fournier au tarif initialement promis par la Société d’État. «Je suis entré dans le bureau de Robert L’Herbier (directeur de la programmation et vp de la station) et il m’a dit que personne ne serait payé plus cher que Marcel Gamache qui avait fait de Télé-Métropole ce qu’elle est. J’ai eu beaucoup de respect pour cette position. J’ai donc accepté une baisse de salaire à condition que nos conditions à Marcel et moi soient revues à la hausse à la fin du présent contrat. Je me suis donc fait un ami parce que Marcel Gamache a fait plus d’argent l’année suivante», s’amuse à raconter Guy Fournier.

Enfin, il y a eu la grève des techniciens qui a compliqué la mise en œuvre du populaire téléroman. «Yves est daltonien, se rappelle sa partenaire de jeu Louise Deschâtelets, il avait de la difficulté à se retrouver dans ses costumes! Il avait fait une scène dans le haut de l’escalier avec la chemise d’une couleur, rendu en bas, ce n’était plus la même. Ça a été épique. Après, il n’y avait plus rien à notre épreuve!»

Femme de tête

Comme il l’avait fait précédemment pour Jamais deux sans toi, Guy Fournier a continué d’explorer une dynamique familiale urbaine et bien de son temps. «Peau de banane a abordé plusieurs tabous, note Louise Deschâtelets. Mon personnage, Simone St-Laurent, était assez révolutionnaire. Elle était vice-présidente d’une entreprise publicitaire, ce qui ne se voyait pas à l’époque. D’abord parce que la pub était un monde d’hommes, puis parce que les femmes n’occupaient pratiquement pas de poste de commande. Puis, elle était non-mariée et acceptait d’ouvrir sa porte à l’ex de sa meilleure amie. Elle a vécu une saison et demie avec lui avant d’en tomber amoureuse. Elle a aussi rapidement accepté ses enfants.»

«Je suis devenue en quelque sorte, personnellement et comme comédienne, le porte-étendard d’une certaine génération parce que mon personnage, sans être mère, comprenait les jeunes. Ç’a été le début d’une longue série de beaux rôles dans la même veine avec Chambres en ville et Ent’Cadieux.»

«J’ai été marié pendant 18 ans à une femme très féministe. Je ne m’en cache pas, elle a inspiré le personnage de Marie-Josée, joué par Micheline Lanctôt, dans Jamais deux sans toi, relate l’auteur Guy Fournier. Mes amis ressentaient le même agacement envers elle que Rémi pour Marie-Josée. Je me suis dit qu’il fallait aller plus loin avec ce personnage-là. J’ai donc créé Simone St-Laurent.»

«J’avoue avoir été étonné du succès de Peau de banane. Je n’avais aucun doute sur la thématique, mais je croyais que les gens allaient se plaindre à Télé-Métropole. Une femme qui travaille et qui partage sa vie avec un gars qui ne fout rien, des enfants qui les envoient promener. Non seulement ça a marché, mais ça a marqué des gens.»

«Je me souviens m’être fait engueuler par des femmes à l’époque, évoque Louise Deschâtelets. Nous vivions beaucoup de changements sociaux. La femme n’était plus dans la cuisine, mais dans les affaires, elle n’était pas une bonne maîtresse de maison, mais surtout, elle acceptait que Zoé, la fille de son chum, lui tienne tête. Le lien de sang avec un enfant est très fort. On cherche souvent la perfection. Ce n’était pas facile à l’époque pour une mère de voir une autre femme conjuguer avec les conflits. Simone avait une grande compréhension.»

«Peau de banane est venu bouleverser certaines valeurs, poursuit Yves Corbeil. C’était parmi les premières familles reconstituées. Une colocation entre adultes, un homme pogné avec ses enfants après que sa femme les ait laissés pour partir en Afrique, des enfants pas mal turbulents qui malmènent le bonhomme, reflet des enfants des années 70-80. Ça a ébranlé les colonnes du temple!»

Enfants de tête

Les prises de bec entre Zoé et son père étaient nombreuses. Anodin me direz-vous? Pourtant, ce n’était pas courant. Nous sommes au début des années 80. «Quand j’étais jeune, il était hors de question qu’on parle à table, se rappelle Guy Fournier. Sauf peut-être le dimanche. Nous avions pourtant des opinions. Quand j’ai écrit Jamais deux sans toi, j’ai immédiatement voulu donner la parole aux deux enfants. Radio-Canada m’a dit “On peut les entendre, mais on ne doit pas les voir”. Au bout de trois ou quatre épisodes, les gens appelaient parce qu’ils voulaient voir les enfants. Ils devenaient presque plus populaires que Francine et Rémi (Angèle Coutu et Jean Besré).»

«Pour Peau de banane, ils ont eu tout de suite leur place. Le jeune Sébastien Tougas a été choisi très rapidement. C’est lui qui nous a proposé sa sœur à l’issue de nombreuses auditions. Il a fallu qu’on négocie pas mal avec leur père pour qu’il accepte que ses deux enfants participent à l’émission, l’horaire de répétitions et de tournages étant important.»

Ils ont commencé alors qu’ils avaient sept et 10 ans environ, vieillissant au même rythme que leurs personnages.

«Marie-Soleil et Sébastien Tougas étaient des naturels, note Yves Corbeil. Sébastien était très actif, courait partout dans le studio, mangeait tout le temps. Marie-Soleil était drôle et sérieuse à la fois et toujours juste. C’était un réel bonheur de travailler avec eux.»

«Nous faisions en quelque sorte office de parents substituts Yves et moi, se souvient Louise Deschâtelets. Nous passions cinq jours par semaine ensemble, nous vivions les soubresauts de tout un chacun. Nous avons vécu l’adolescence de Marie-Soleil et tout ce que ça implique et je suis heureuse de pouvoir avoir encore une belle relation avec Sébastien.»

Le quotidien

De ses six ans dans la populaire comédie, Yves Corbeil garde de très beaux souvenirs des nombreuses scènes à table, en famille. De la présence de Juliette Huot qui jouait sa mère qui frictionnait le dos de son éternel ado, de Benoît Girard et des nombreux acteurs qui sont venus faire leur tour sur le plateau de Kim Yaroshevskaya à Paul Buissonneau. Il note que le public est encore nombreux à lui citer son patois, «Jérusalem!» et se demande toujours pourquoi Guy Fournier lui écrivait autant de scène en boxer.

«Nous avions beaucoup de scène de lit, avoue sa partenaire. Dans un lit en carton qui craquait avec une fente au milieu du mur qu’il ne fallait pas voir. Mais les femmes trouvaient Yves très sexy et en parlaient beaucoup. Guy adorait ça.»

«Yves haïssait ça, mais pour moi, c’était naturel qu’il se promène en boxer dans la maison. Je faisais pareil ! lance l’auteur. Mais Yves était très pudique!»

C’est donc dans un décor inspiré d’une maison de la rue Stuart à Outremont et dont la taille des pièces avaient été reproduit à l’échelle, au grand dam des caméramans qui se demandaient comment ils allaient tourner dans si petit, que nous avons suivi cette comédie de situation, reflet d’un quotidien actuel dans une société en mutation.

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