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Sur les terres de Carey Price

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ANAHIM LAKE | Les carcasses de voitures décorent le paysage sur les terres de la réserve autochtone à Anahim Lake. La pauvreté frappe de plein fouet, typique de la réalité de trop de réserves au Canada.

NDLR: À compter de samedi et pour trois jours, le Journal vous offre un dossier complet sur le personnage Carey Price et sur la pression qu'implique de porter l'uniforme du Canadien. Huit pages à lire demain dans le Journal et un dossier complet à consulter au www.journaldemontreal.com

ANAHIM LAKE | Les carcasses de voitures décorent le paysage sur les terres de la réserve autochtone à Anahim Lake. La pauvreté frappe de plein fouet, typique de la réalité de trop de réserves au Canada.

À 800 kilomètres au nord-ouest de ­Vancouver, à 4700 kilomètres à l’ouest de Montréal, Carey Price a grandi sur un ranch à l’extérieur de la réserve d’Anahim Lake.

Une petite maison mobile, un immense terrain, un étang pour taquiner la truite arc-en-ciel ou patiner l’hiver et un ­rustique cabanon en bois décoré par les vieux masques du ­paternel. Voici le paisible décor de la résidence de la famille Price.

Un paysage plus joyeux que celui de la réserve où les enfants courent dans des rues poussiéreuses à proximité de quelques troupeaux de bœufs ou de chevaux. Trois magasins généraux, des dizaines de maisons, une ­patinoire extérieure avec des gradins à l’abandon, une résidence abritant le conseil de bande de la nation Ulkatcho et un centre communautaire sont les ­principaux bâtiments.

Ici, il n’y a pas de gratte-ciel, encore moins un Centre Bell. L’aréna le plus proche se trouve à plus de 300 kilomètres à l’est, à Williams Lake. Tellement loin que Jerry Price a reconduit son fils des centaines de fois à bord d’un minuscule Piper Cherokee, un avion de quatre passagers qu’il avait acheté au coût de 13 000 $.

On savait que Price venait de loin. On l’a souvent décrit comme un cow-boy ­solitaire. Après une visite de quelques jours du Journal de Montréal dans ce ­village reculé de 1500 âmes, dont près de 500 membres de la nation Ulkatcho, on comprend mieux les racines du gardien numéro un du Canadien.

Héros local

Souvent conspué et remis en question à Montréal, Price a le statut de héros dans cette petite communauté autochtone de la Colombie-Britannique. À Anahim Lake, les histoires féeriques ne pleuvent pas, surtout avec un taux de chômage frôlant les 75% sur la réserve.

«Quand je pense à ma communauté, il y a un mot qui me vient à l’esprit: pauvreté, note Catlin West, un jeune autochtone de 22 ans assis à la table dans l’un des magasins généraux du village. Mais quand je ­m’arrête et que j’imagine Carey, je revois de l’espoir. Pas nécessairement pour moi, mais pour les enfants d’ici. Ils ont besoin de modèles. Ils ont besoin de croire que c’est possible d’atteindre ses rêves.»

À l’entrée du village, on rappelle justement ce rêve. Anahim Lake est la maison de Carey Price, la fierté de la nation ­Ulkatcho et de toute la communauté. On peut le lire sur l’une des deux grandes ­pancartes au bord de l’autoroute Coast ­Cariboo.

L’autre pancarte est dédiée au ­Stampede, la grande passion dans cette ­région où les automobilistes doivent ­souvent ralentir pour ne pas frapper un cheval ou une vache.

«Oui, je regarde encore la pancarte quand je retourne chez moi, raconte Price lors d’une longue entrevue avec le Journal au Centre Bell. Je me souviens de la ­journée où ils l’ont placée. Au départ, c’était écrit: “Le meilleur espoir chez les gardiens en vue du repêchage.” Ensuite, ils l’ont changée pour un joueur de la LNH. Je suis reconnaissant envers mon village pour ce geste.»

De Vancouver à Anahim Lake

Price n’a pas vu le jour à Anahim Lake. Ses parents, Jerry et Lynda Price, ont choisi de quitter Vancouver alors que ­Carey avait à peine trois ans.

«C’était crucial pour moi de faire découvrir et de partager les coutumes et les traditions amérindiennes avec Carey, souligne Lynda Price, qui a œuvré comme chef de la nation Ulkatcho de 2005 à 2009. Nous avions toujours en tête de revenir ici, à Anahim Lake. Nous cherchions à nous reconnecter avec notre famille. Je souhaitais aussi me rapprocher de ma mère, Theresa.»

Jerry, un ancien gardien repêché par les Flyers de Philadelphie en 1978, a découvert lui aussi un nouvel environnement à ses premières années dans le nord de la Colombie-Britannique. Natif de ­Coronation, en Alberta, il n’a pas de sang des Premières Nations dans les veines.

«J’ai marié une autochtone, alors j’ai adopté les coutumes et le mode de vie, lance avec le sourire Jerry Price. Dans les premières années, je dirais que c’était ­assez difficile. Mais j’ai réussi à m’intégrer rapidement, je suis devenu l’un des leurs. Je me suis toujours bien senti avec les Premières Nations. Le hockey m’a permis de tisser des liens, je faisais des écoles de hockey pour les jeunes du village.»

Enfance heureuse

À Montréal depuis la saison 2007-2008, Price se ressource au moins une fois par été à Anahim Lake. Le reste de son temps, il le passe à Kelowna, en Colombie-Britannique, où il a une maison avec sa femme, Angela Webber.

«J’ai eu beaucoup de plaisir en grandissant à Anahim Lake, même si je me retrouvais dans un endroit isolé, dit l’homme masqué du Tricolore. J’aimais la tranquillité, le côté paisible de se retrouver au beau milieu de nulle part. Il n’y avait pas de jeu vidéo pour moi. Je ne changerais mon enfance pour rien au monde. C’était ma façon à moi de grandir, c’était la vision du monde que je connaissais.»

Une vision qui a changé depuis sa ­tendre enfance.

«Maintenant que je suis plus vieux, je peux dire que c’est vrai que la pauvreté crève les yeux quand je remets les pieds là-bas, reconnaît-il. C’est malheureusement le lot de la grande majorité des réserves autochtones au Canada et en Colombie-Britannique. Il n’y a pas plusieurs solutions économiques pour Anahim Lake, nous sommes dépendants de peu de choses. Quand l’industrie forestière bat de l’aile, tout le village le ressent.»

«Il y a beaucoup de personnes à Anahim Lake qui sont sans emploi, continue-t-il. Il n’y a pratiquement pas de création ­d’emplois, mais les gens sont enracinés ici. Ils ne veulent pas quitter leur famille, s’éloigner de plusieurs kilomètres. Donc, ils choisissent de rester, même sans ­métier. C’est un cercle vicieux.»

Pour le hockey et l’école

Il y a une seule école à Anahim Lake et il est impossible d’y terminer son ­secondaire puisque les classes s’y arrêtent à la 10e année, l’équivalent de la troisième secondaire au Québec. À l’âge de 13 ans, Carey, sa petite sœur Kayla et ses parents ont mis le cap sur Williams Lake, une ville de 10 000 habitants.

C’était la décision logique pour les études, mais aussi pour le hockey. Le ­paternel avait déjà ajouté assez de ­kilomètres à sa voiture et à son avion.

«Ma mère a toujours insisté sur l’importance de l’école, rappelle Carey. C’était ­primordial pour elle de me voir terminer mon école secondaire. Elle a vu trop de jeunes sur la réserve sans aucun diplôme scolaire. Je pouvais jouer au hockey, mais je devais aussi étudier.»

Contrairement à plusieurs de ses ­concitoyens, il n’a pas eu à se séparer de sa famille pour terminer ses études.

«Le conseil de bande paie pour les dortoirs pour les jeunes qui partent étudier à Williams Lake, explique-t-il. Mais quand on y pense bien, on s’aperçoit rapidement qu’il s’agit d’une situation précaire. On dit aux familles que les enfants seront ­supervisés, mais ils ne le sont pas ­réellement. Trop souvent, les jeunes ­tombent sur de mauvaises influences ou ils s’ennuient trop de leurs parents. Ils ­décrochent souvent rapidement.»

«Il y a donc plusieurs jeunes qui ne ­termineront jamais l’école secondaire. Ils n’auront pas les outils pour affronter le monde adulte et décrocher un bon emploi.»

On ne sait pas encore si Carey Price s’établira comme un gardien d’exception dans la LNH, mais il a un parcours ­d’exception.

Son épopée vers la LNH tient du ­miracle, mais aussi de parents qui ont consacré une grande partie de leur vie à l’épanouissement de leur fils.

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