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Vivre de sa musique à l'ère de Spotify: toujours possible?

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On a beau être un amoureux fou de la musique, on n'en a pas moins des principes. Bien sûr, pas question de télécharger gratuitement et illégalement des MP3 en quantité industrielle, dans le vain d'espoir d'assouvir une faim insatiable. L'avènement de services de diffusion en ligne (streaming) tels que Spotify, Rdio ou, plus près de nous, Zik.ca a de quoi faire saliver tous les mélomanes soucieux de respecter la loi et de permettre aux artistes de recevoir leur dû.

Pour une dizaine de dollars par mois, on a accès à des millions de pièces musicales et on peut même les télécharger dans son lecteur MP3, son téléphone intelligent ou sa tablette pour les écouter hors ligne - tant qu'on paie son abonnement, bien entendu. La sélection est proprement époustouflante et je vous confirme - en tant qu'abonné à Rdio - qu'il est facile d'y passer des heures, en voguant de découverte en découverte. Tout cela, avec la certitude tranquille du consommateur responsable car, après tout, les artistes y trouvent leur compte.

Ils y trouvent bien leur compte, n'est-ce pas?

Pas si sûr. Le site Mashable vient de publier un long dossier abordant les enjeux d'affaires et d'éthique que soulèvent les services de diffusion de musique en ligne.

Depuis l'avènement du piratage à large échelle permis par les services d'échange de fichiers tels que Napster, Limewire et, plus récemment, BitTorrent, les musiciens craignent de voir se tarir une source importante de revenus: la vente de disques. L'arrivée d'iTunes, qui a remis à l'avant-scène la vente de chansons à l'unité, comme à la grande époque du 45 tours, a changé le modèle d'affaires de nouveau.

Au même moment ont proliféré des services de diffusion en direct s'apparentant à des stations de radio, comme Pandora (non disponible au Canada) et Songza. Mais ces services n'offrent pas la flexibilité de Spotify ou Rdio: l'internaute ne peut choisir la pièce musicale qu'il ou elle veut écouter, mais laisse le service programmer une sélection susceptible de lui plaire.

Spotify et Rdio espèrent damer le pion au piratage en proposant aux mélomanes une liberté de choix totale à un prix somme toute abordable et en toute légalité. Ces services négocient des ententes avec les compagnies de disques - pas avec les artistes, notez bien - afin d'obtenir les droits de diffusion. Dans le cas de Spotify, l'entreprise a même vendu une partie de son capital-actions à certaines compagnies de disques: un investissement risqué, mais à fort potentiel. En effet, si Spotify est loin, très loin d'être rentable, elle est néanmoins évaluée à 5,3 milliards de dollars!

La grande majorité des artistes commerciaux vendent une partie des droits sur leurs oeuvres à une maison d'édition ou une compagnie de disques, qui peut alors transiger directement avec Spotify ou Rdio. Plusieurs artistes de renom sont cependant propriétaires de l'essentiel des droits sur leur musique: on pense notamment au groupe Radiohead. Le chanteur de Radiohead, Thom Yorke, est d'ailleurs l'un des critiques les plus virulents de Spotify, et a retiré de ce service l'album de son nouveau projet musical Atoms for Peace, estimant que les droits des artistes y étaient sacrifiés à vil prix.

De fait, les artistes reçoivent très peu d'argent de ces services: 5960 écoutes de la chanson "Tugboat", du groupe indépendant Galaxie 500, ont valu à ses créateurs la somme princière de 1,05 $. Et le groupe est entièrement propriétaire des droits sur ses chansons!

Ne serait-ce qu'en raison de la bonne entente entre compagnies de disques et services de diffusion en direct, je crois que ces derniers sont là pour rester. Les consommateurs sont désormais habitués de payer très peu - voire rien du tout - pour la musique et ils s'attendent à rien de moins qu'une liberté totale de choix et à une sélection illimitée. La faible qualité audio des MP3 ordinaires ne dérange qu'une minorité de passionnés - songez que bien des jeunes se sont habitués à tout trouver sur YouTube, même des clips tournés par des fans avec leur téléphone intelligent.

Pour les artistes, cela signifie qu'ils devront probablement se résoudre à chercher d'autres sources de revenus, à moins d'avoir déjà - comme Radiohead - une renommée suffisante et l'indépendance nécessaire pour s'exclure de ce modèle économique. D'autres sources de revenus, cela veut dire essentiellement la vente de billets de spectacles et de produits dérivés, ainsi que la vente d'éditions spéciales de leurs disques aux fans les plus passionnés: disques de vinyle, coffrets contenant des beaux livres, enregistrements de spectacles vendus uniquement sur leur site web (comme le fait l'humoriste américain Louis C.K.), etc.

Cela implique toutefois que ces artistes devront cultiver une relation particulière avec leurs fans les plus fidèles. En cela, les artistes doivent opérer le même virage marketing que les autres entreprises, qui sont appelées à passer d'une stratégie centrée sur le produit à une stratégie centrée sur le client. Un client qui a de plus en plus de choix, de moins en moins de temps et de plus en plus de pouvoir.

Le défi consistera donc pour les artistes à convertir les amateurs éphémères - qui les auront découverts sur Spotify, comme autrefois à la radio - en fans indécrottables, qui en deviendront des ambassadeurs et des promoteurs acharnés, prêts à dépenser beaucoup d'argent pour leurs artistes favoris. Ce n'est qu'à ce moment-là que l'investissement en temps, en argent et en efforts constants que consentiront ces artistes à bâtir et entretenir cette relation privilégiée pourra enfin porter ses fruits.

2 commentaire(s)

jnboisvert dit :
12 octobre 2013 à 10 h 04 min

"...les amateurs éphémères" le sont, car la musique est "cannée" pour être éphémère. La grande majorité des consommateurs de musique est incapable de "comprendre" la grande/belle musique, de par sa dés-éducation musicale, et se tourne donc vers la facilité, chargeable, gratuite et jetable.

Ça crée aussi une non-identification aux artistes. Ceux-ci doivent se plier aux goûts du plus petit dénominateur commun pour espérer vivre de leur talent, ce qui crée une musique-de-fond aseptisée, soumise, en plus, aux caprices d'auditeurs incultes. Pour réussir, l'artiste doit plaire à tout prix, même celui de son talent et de son originalité. De plus, pour survivre, les entreprises de production/diffusion ne peuvent pas pour prendre des risques avec les artistes émergents.

Pourquoi un CD vendu 20$ rapporte 1$ seulement à l'artiste, source du produit? Il faudrait trouver le moyen de rapprocher l'artiste du maximum de ses revenus. C'est peut-être sa nature régulièrement anti-capitaliste qui conditionne l'artiste à ne pas revendiquer les fruits mérités de son travail, sacrifiant de son plein gré son talent au service de la collectivité.S'il réussit à se faire subventionner, il devient fonctionnaire, mais au moins rémunéré, au service de l'État

Claude Gagnon dit :
3 novembre 2013 à 9 h 20 min

Bandcamp est à mon sens le plus acceptable de tous. L'artiste pré-détermine son prix-plancher (exemple 1 Euro la pièce.. 1 dollar, peu importe) et le fan peut mettre plus s'il le désire, son choix (généralement le fan fini mettra le double).. les administrateurs de Bandcamp se gardent 15%, et si les ventes atteignent 5,000 hits, la remise baisse à 10%..