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La quête sensible de Michel Jean

La quête sensible de Michel Jean
Photo d'archives Michel Jean

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Ce matin-là, le hasard a voulu que je croise un vieil Autochtone, un homme tombé dans la rue aux détours d’une vie tumultueuse, et qui errait près des poubelles, sans but, non loin de mon travail.

Deux jours plus tôt, peut-être mon regard aurait-il à peine effleuré les traits chiffonnés, le front torturé de mille rides, les yeux noyés d’ivrogne et les mains rugueuses fouillant dans les déchets. Mais je venais tout juste de terminer le quatrième roman du journaliste et auteur Michel Jean, Le vent en parle encore (Libre expression). C’est ainsi que derrière ce visage ravagé, j’ai pris le temps de chercher un homme, une âme, pour discerner le jeune homme fier et droit qu’un jour, peut-être, il avait été.

Redonner un visage, une identité et une dignité aux enfants autochtones internés dans les 139 pensionnats canadiens, dont 10 au Québec, entre la fin du 19e siècle et le début du 20e: telle est en effet dans ce livre splendide la quête de Michel Jean, dont les racines innues confèrent à son récit une force et une sensibilité rares.

DEUX ÉPOQUES

Le roman est articulé autour de deux époques: celle, contemporaine, de la croisade d’Audrey Duval. La jeune avocate cherche à venir en aide à ces anciens pensionnaires arrachés violemment à leur famille, à leur liberté et leur identité. Ces milliers de visages anonymes aux vies brisées de la déchéance qui hantent villes et campagnes et dont il est plus facile de supporter la misère en lui apposant une étiquette.

L’autre époque nous ramène au début du 20e siècle entre les murs humides de Fort George, l’un de ces pensionnats maudits perché sur une île battue par les vents de la Baie-James. Ce qui fut le lieu de mille privations et de mauvais traitements pour les jeunes déracinés, dont certains ne revinrent jamais.

DES ENFANTS ET DES LOUPS

La plume sobre de l’écrivain s’attache à la souffrance de trois jeunes autochtones, Virginie, Marie et Thomas, 14 ans. Par les yeux de ces trois adolescents que l’amitié et l’amour uniront, il dévoilera la cruauté de l’univers carcéral des pensionnats autochtones plus efficacement que le ferait n’importe quel documentaire. Dans son sillage, le lecteur pleurera de la douleur de ces jeunes âmes réduites au statut de simples numéros, et dont la culture, la langue et les usages furent foulés aux pieds. Des passages parfois insoutenables, mais ô combien nécessaires y décrivent la perversité de certains de ces prêtres, ces loups, comme les appellent les enfants. Comme ce prêtre dit le Rouge au regard de reptile et qui ne voit en ses pupilles que de la chair fraîche pour assouvir ses désirs les plus vils.

Dans son précédent roman, le remarquable Elle et nous, consacré à sa grand-mère autochtone, Michel Jean entamait un essentiel travail de réhabilitation de la dignité des peuples autochtones, souvent niés ou au mieux ignorés. Le vent en parle encore poursuit avec brio cette valeureuse entreprise.

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