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Le Québec | Une histoire de famille

Les Savard

La révolte de Menaud

carte Savard

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Pendant trop longtemps, les richesses naturelles du Québec n’ont profité qu’à des étrangers. Comme le montre Menaud, maître-draveur, le roman de Félix-Antoine Savard, cette exploitation révoltait certains de nos artistes bien avant les années 1960.

Pendant trop longtemps, les richesses naturelles du Québec n’ont profité qu’à des étrangers. Comme le montre Menaud, maître-draveur, le roman de Félix-Antoine Savard, cette exploitation révoltait certains de nos artistes bien avant les années 1960.

Originaire de la région parisienne, Simon Savard (1623-1665) épouse Marie Hordouille/Ourdouil le 15 juin 1644. Les enfants du couple naissent tous en France. Ce n’est qu’en 1663 que la famille Savard immigre en Nouvelle-France. Cinq des enfants suivent leurs parents qui s’installent d’abord à l’île d’Orléans. Démuni, sans le sou, Simon Savard adresse une demande d’aide au Conseil souverain de la colonie. Il s’éteint cependant quelques mois plus tard. Sa femme se remariera rapidement avec Jean Rhéaume, beaucoup plus jeune qu’elle.

L’écrivain de Charlevoix

Parmi les descendants de cette famille, un écrivain de grande envergure: Félix-Antoine Savard (1896-1982). Né à Québec, il grandit à Chicoutimi au milieu d’une nature majestueuse qui l’inspire très jeune.

«J’avais dix ans quand mon père m’introduisit dans les bois de mon pays, racontait-il lors d’une entrevue accordée quelques années avant sa mort. Ce fut un enchantement qui dure encore. Je devenais comme le Petit prince d’un beau royaume: celui du Saguenay. Je n’en suis jamais tout entièrement sorti.»

Jeune prêtre, il hésite un temps entre la vie contemplative des Bénédictins et le travail de terrain dans une paroisse. S’il opte finalement pour la seconde voie, il cultivera toute sa vie une certaine distance par rapport au monde.

Au milieu des années 1930, alors que le Québec et l’Occident traversent la Crise, il part en Abitibi ouvrir de nouvelles paroisses. C’est toutefois dans la magnifique région de Charlevoix qu’il s’installe finalement. D’abord dans l’arrière-pays où il rencontre des personnages plus grands que nature qui vont nourrir son imaginaire d’écrivain, ensuite à Saint-Joseph-de-la-Rive, beau village situé au pied de fortes montagnes où son esprit plane toujours.

Choqué par l’«avachissement » des siens

Comme l’explique Daniel Chartier dans L’émergence des classiques (Fides, 2000), les critiques littéraires des années 1930 étaient impatients de consacrer de grandes œuvres littéraires qui permettraient de faire un peu oublier Maria Chapdelaine. Ce beau roman du terroir célébrant la vie des habitants du lac Saint-Jean n’avait qu’un seul défaut: il avait été écrit par Louis Hémon... un Français! Publié en 1937, Menaud, maître draveur arrivait donc à point.

Le livre de Félix-Antoine Savard est presque immédiatement considéré comme un «classique» par la critique. Il remporte plusieurs prix, dont l’un de l’Académie française, et trouve son public. En deux ans, plus de 8 000 exemplaires sont vendus. Malgré ce succès, Savard peaufinera le style, réécrira plusieurs pages dans d’autres versions.

Ce roman très poétique et relativement court raconte l’histoire du vieux Menaud, un veuf, père de deux enfants. Même s’il avance en âge, il offre ses services de maître-draveur à une compagnie étrangère. Une expédition avec son fils Joson tourne mal. Il en perd la raison.

Tout au long du livre, il est question de ces richesses naturelles possédées par des étrangers, une situation qui choque profondément Menaud. Il en veut aux siens d’avoir vendu cet héritage des ancêtres aux plus offrants, de s’être laissés «dépouiller comme des vaincus». Cet «avachissement» révolte le vieux maître-draveur qui refuse que sa fille épouse Délié, «un de ces traîtres, un de ces vendus qui livrent, pour de l’argent, la montagne et les chemins à l’étranger».

Sans surprise, plusieurs indépendantistes des années 1960 vont s’approprier cette œuvre forte. Ils seront cependant déçus. Dans un testament politique publié le 6 janvier 1978 dans Le Devoir, Savard se prononce contre la «séparation» du Québec.

Que l’on soit ou non touché par le patriotisme de Menaud, maître draveur, la vieille prose de Savard conserve toute sa beauté, pour peu qu’on accepte d’être dépaysé par une autre époque et d’autres valeurs.

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