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La télé dans la mire

Jusqu’où ne pas aller trop loin

La série Girls
photo courtoisie La série Girls

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Le 20 septembre 1972, le réalisateur Charles Dumas est «tabletté» par Radio-Canada pour avoir montré deux personnages masculins du téléroman Le paradis terrestre entrant dans un ascenseur en se tenant par la main. La direction signe aussi l’arrêt de mort de la série écrite par Jean Filiatrault, car les épisodes qui suivent vont «encore plus loin»! Les textes censurés dévoilent une intrigue où un hétérosexuel se déguise en femme pour assassiner sa mère, croyant ainsi que les soupçons retomberont sur un homosexuel. C’en est trop pour l’époque.

Le 20 septembre 1972, le réalisateur Charles Dumas est «tabletté» par Radio-Canada pour avoir montré deux personnages masculins du téléroman Le paradis terrestre entrant dans un ascenseur en se tenant par la main. La direction signe aussi l’arrêt de mort de la série écrite par Jean Filiatrault, car les épisodes qui suivent vont «encore plus loin»! Les textes censurés dévoilent une intrigue où un hétérosexuel se déguise en femme pour assassiner sa mère, croyant ainsi que les soupçons retomberont sur un homosexuel. C’en est trop pour l’époque.

Charles Dumas, un rescapé de la paralysie, ne s’en remet jamais et Jean Filiatrault, un romancier gagnant du Cercle du livre de France, accroche sa plume pour de bon. Le pauvre Dumas n’en est pas à sa première provocation. Une dizaine d’années plus tôt, son téléthéâtre, La belle de céans mettant en vedette Dyne Mousso dans le rôle de la jeune Marguerite d’Youville, vire les Soeurs grises à l’envers. Charles vient même à un cheveu d’être congédié, une action très inusitée chez le diffuseur public.

LA PRUDENCE DE GUAY

Deux ans plus tard, quand, poussé par le réalisateur Roland Guay, j’entreprends l’écriture de la première version de Jamais deux sans toi, Roland, un homme sensible et de bon jugement, sait très bien contenir mes ardeurs. Il accepte d’emblée qu’un bon tiers de cette comédie se passe dans la chambre à coucher de Francine et Rémi Duval, mais on ne verra jamais Angèle Coutu et Jean Besré autrement qu’en pyjama. Comble de prudence, Angèle n’ira pas au lit sans porter des collants couleur chair. Le couple s’embrassera souvent, mais jamais sur les lèvres.

Malgré ces contraintes, dont certaines font l’affaire de la comédienne, pas un téléspectateur ne met en doute l’amour et la relation intime du couple. La comédie se termine après 76 épisodes d’une demi-heure sans qu’aucun juron ne soit prononcé et «ostin de beu», l’amusant patois de Rémi Duval, reste longtemps dans les mémoires. Roland Guay savait très bien jusqu’où ne pas aller trop loin.

SOUDAIN, ÇA DÉBOULE

Les choses changent graduellement, puis déboulent littéralement à partir des années 90. Davantage à Radio-Canada qu’à TVA. Le réseau privé est toujours frileux et beaucoup plus inquiet que son vis-à-vis des réactions de l’auditoire. À TVA, dans le doute, on s’abstient. À Radio-Canada, on fonce. Ce n’est pas un défaut, puisqu’il faut de l’audace pour faire bouger les choses et modifier les comportements.

Cela dit, il est arrivé plus d’une fois qu’on soit allé trop loin à la télévision publique. Je me souviendrai longtemps de cette scène des Bougons, c’est aussi ça la vie, dans laquelle on voit les rejetons de la famille profiter du bruit des feux d’artifice pour défoncer des voitures sans raison. L’épisode du furet dans l’anus de Junior ou celui du chat sur lequel il s’assoit sont de triste mémoire. C’est dommage que ces excès jettent une ombre sur une série qu’il faut par ailleurs marquer d’une pierre blanche tant elle a de mérite.

LIBERTÉ, LIBERTÉ!

Sous prétexte de ne pas brimer la liberté des auteurs, Radio-Canada esquive souvent ses responsabilités de diffuseur.

Tous les téléphages connaissent Girls, la série de l’auteure et actrice américaine Lena Dunham, qui tranche sur toutes les autres séries par son audace en matière de nudité. Il y a une différence marquée entre Girls et Sex in the City. Dans cette autre série de HBO, les femmes décident de vivre leur sexualité comme elles imaginent que les hommes la vivent, c’est-à-dire débarrassée de tout le bagage émotif. Elles tentent ainsi de concilier vie de famille et sexualité libre. Ce n’est pas le cas des filles de Girls, plus jeunes et surtout sûres de rien.

On ne nous prive pas de l’anatomie d’Hannah, le personnage principal, même si elle n’a pas les mensurations d’un mannequin. Qu’elle soit en train de se vêtir ou de faire l’amour, Hannah (Lena Dunham) joue toujours avec un tel naturel qu’on a presque l’impression de regarder un documentaire plutôt qu’une dramatique.

PAS D’ÉRECTION

Girls, qu’on a pu voir à Super Écran, puis à ARTV, est vite devenue la locomotive de HBO. Même si la série en sera l’an prochain à sa quatrième saison, HBO continue de scruter chaque épisode à la loupe pour s’assurer qu’on n’ira pas trop loin. Judd Apatow, qui travaille avec Lena Dunham, a révélé, il y a deux semaines, que le diffuseur a carrément censuré certaines scènes sexuelles sous peine de mettre fin à son contrat.

Sous aucune considération, on ne veut, par exemple, diffuser d’images d’un homme en érection et si un pénis est «visible» à l’écran, il ne doit pas l’être plus de cinq secondes et qui plus est, surtout pas de face!

Aux États-Unis, un diffuseur peut perdre son permis s’il dépasse la mesure et HBO en est toujours conscient. Radio-Canada et TVA n’ont pas à craindre pareille épée de Damoclès. Le CRTC et le Conseil canadien des normes de la radiotélévision jappent parfois, mais ils ne mordent pas!

 
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