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CA_Patrick-DésyMathieu Turbide

La révolution Swartland

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La minifourgonnette a quitté le bitume depuis un moment et la route cahoteuse nous empêche de dormir. On roule depuis à peine une heure que déjà, j’ai l’impression d’être au milieu de nulle part. Le chauffeur, lui-même de la région qu’il connaît comme sa poche, en est à son deuxième demi-tour. Les champs de blé mûrs et dorés à perte de vue que seules quelques montagnes viennent couper à l’horizon s’offrent à nous en spectacle. Le temps de doubler un camion d’une autre époque sur lequel s’entassent des travailleurs en route pour le champ ou la vigne, que notre véhicule se gare enfin devant une bâtisse beige aux allures d’hacienda espagnoles sur laquelle plombe le soleil. La végétation paraît sauvage et aride. L’air est aussi sec que celui du désert.

Bienvenue dans le Swartland, la région d’Afrique du Sud la plus dynamique de l’heure!

Swartland - champs montagne 2

Pour mieux comprendre sa singularité, permettez un petit retour dans le temps. Le 11 février 1990, après plus de 27 ans d’emprisonnement, Nelson Mandela retrouve enfin sa liberté et devient, en 1994, le premier président noir d’Afrique du Sud. La levée des sanctions économiques qui s’en suit vient complètement transformer l’industrie viticole du pays. Avec la possibilité de vendre sur les marchés extérieurs, de nombreux producteurs flairent la bonne affaire et décident d’arracher leurs vieux ceps de chenin et de shiraz pour les remplacer par les cépages à la mode : merlot, cabernet-sauvignon, chardonnay et sauvignon.

Swartland - vignes et champs

Considéré trop chaud et trop sec, dépourvu de système d’irrigation, Swartland est le seul endroit qui échappe au raz-de-marée.  C’est pourquoi aujourd’hui on y retrouve les plus vieilles vignes du pays. Oubliez l’image du domaine autour duquel s’articulent des rangs de vignes parfaitement alignés. Ici, c’est le Wild West! Les parcelles s’éparpillent sur des dizaines de kilomètres en suivant, le plus souvent, les compositions granitiques aléatoires du sol tels les trous dans un gruyère. Le manque d’eau force la vigne à creuser profondément ses racines afin d’y récupérer les nutriments nécessaires à sa survie. C’est en partie ce qui explique le côté minéral de plusieurs vins qui se traduit par des odeurs de fumée et de pierre à fusil.

Swartland - Independant logoSwartland a longtemps rimé avec des coopératives produisant des vins robustes et sans âme. Plus facilement accessible que les autres régions du Cape et bénéficiant de l’impulsion de visionnaires comme Charles Back et Eben Sadie, elle devient rapidement le refuge de jeunes vignerons motivés par l’authenticité et allergiques aux standards commerciaux. Ce sont les Youngbloods qui veillent à l’indépendance de leur région. L’engouement est partout palpable, notamment à Riebeek-Kasteel, pittoresque village devenu capital de l’appellation et qui accueille le Swartland Revolution Festival en novembre de chaque année.

Swartland - Festival affiche

Coopérative

Vous ne serez pas surpris si je vous dis que la mode « nature » trouve un écho auprès de plusieurs cow-boys qui préfèrent tirer des vins minimalement sulfités et issus de l’agriculture bio.  De manière générale, j’ai été surpris par la qualité des vins dégustés, dont certaines cuvées impressionnantes pouvant rivaliser avec les grands vins de la planète.

On trouve, cela dit, encore beaucoup de vins moyens, certains même mauvais. À ce chef, plusieurs pointent les coopératives encore largement présentes dans la région et pour qui la qualité passe souvent après la rentabilité. Espérons que la réglementation désuète qui protège le démantèlement des fermes, sous prétexte de droit d’eau et complique l’achat de parcelles à la pièce, puisse s’adapter rapidement à la réalité actuelle, afin que la qualité puisse continuer à faire son petit bonhomme de chemin.

Swartland - 1974Vous serez encore moins surpris d’apprendre qu’on trouve très peu d’étiquettes Swartland à la SAQ. Il est triste de ne pas pouvoir bénéficier de ces rapports qualité/prix exceptionnels.  Heureusement, il est possible de trouver des petits bijoux via l’importation privée. Au Québec aussi, on aimerait que la réglementation s’adapte à la réalité afin de donner plus de flexibilité aux agences qui se donnent le mal de faire venir ces vins de l’autre bout du monde!

Je vous reviens d’ici peu avec les impressions de ma visite chez Lammershoek, cette winery aux allures d’hacienda espagnole où nous nous sommes d’abord arrêtés, ainsi que The Sadie Family qui fait possiblement les vins les plus fascinants d’Afrique du Sud.

Swartland - travailleurs