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Entre chien et loup

Saga familiale d’un début de siècle

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Dans la fiction, nous étions dans un petit village de la Mauricie au début du siècle dernier, à une époque où les Canadiens-Français partaient pour la Nouvelle-Angleterre espérant une vie meilleure.

Dans la fiction, nous étions dans un petit village de la Mauricie au début du siècle dernier, à une époque où les Canadiens-Français partaient pour la Nouvelle-Angleterre espérant une vie meilleure.

Dans la vie, nous étions au milieu des années 80 et les lundis soirs, le temps s’arrêtait question de suivre notamment une histoire d’amour atypique, mais tendre, qui a rallié semaine après semaine un très large public amoureux de ses racines. C’est la petite histoire d’Entre chien et loup.

La famille Bernier n’est pas étrangère à notre histoire du Québec. Il n’était pas rare dans les années 1900 quelque de voir des familles Canadiennes-Françaises, à qui les banques ne voulaient pas prêter, fuir des terres devenues trop rares pour les usines de textile du Massachusetts, du Maine ou du Vermont où l’on promettait des salaires alléchants. Entre chien et loup, diffusé à TVA entre 1984 et 1992, débute alors que Joseph Bernier (Jacques Thisdale), ébéniste de métier, sa femme Célina (Marie Bégin), leur fils Wilfrid et leurs filles Marilou, Laurianne et Alice reviennent à St-Jean-des-Bois, petit village de la Mauricie.

Alors que Le temps d’une paix connaissait un succès gigantesque sur les ondes de la télé publique, la rumeur voulait que TVA (Télé-Métropole) se cherchait elle aussi un téléroman à saveur historique et familial. La proposition d’Aurore Dessureault-Descôteaux, qui écrivait pour le quotidien Le Nouvelliste à l’époque, tombait à point. «Ma mère avait été élue Femme Canadienne de l’année par le magazine Châtelaine en 1969, ce qui lui avait donné une certaine notoriété. Elle écrivait depuis pour le quotidien local tout en élevant sa famille, raconte son fils Gilles Descôteaux qui jouait Arthur de Grandmaison dans le téléroman. Elle s’est beaucoup inspirée de sa propre famille en romançant et en changeant les noms. Ma mère disait toujours qu’elle donnait un bonheur posthume à ses personnages. C’est comme ça qu’elle perpétuait leur mémoire.»

Entre chien et loup était la première œuvre télévisuelle de l’auteure. «Madame Dessureault-Descôteaux m’avait raconté qu’elle s’était assise devant la télévision et avait chronométré les séquences de différents téléromans, étudié la structure et la mécanique de la télé. Elle avait ensuite écrit 10 ou 15 textes qu’elle a présentés à Télé-Métropole, décrit le comédien Jacques Thisdale. Elle a su faire un résumé probant de l’époque dans la bonne vieille tradition de faire. Et chaque épisode se terminait sur trois points de suspension, laissant les téléspectateurs bien accrochés jusqu’à la semaine suivante comme les Américains savent si bien le faire dans leurs soaps à succès.»

Joseph Bernier, le pilier

Jacques Thisdale se souvient aussi que c’est grâce à Rita Lafontaine, qui avait donné son nom au réalisateur, qu’il a pu passer l’audition pour tenir le rôle du personnage phare du téléroman. «Joseph Bernier est un homme calme, un bon père de famille, pris entre ses obligations et une sorte de liberté propre aux Québécois de l’époque. Je me suis moi-même beaucoup inspiré de mes grands-parents, que j’adorais profondément et auxquels je voue le plus grand respect, et qui ont vécu sensiblement la même chose que Joseph. Des gens de peu de mots, mais dont le regard voulait dire beaucoup», relate l’acteur et passionné d’histoire.

«C’était un excellent charpentier. Très habile. Lui avait toujours sa valise prête au cas où. Mais il vivait avec des femmes fortes. Célina est l’amour de sa vie. Il est donc revenu au pays. Mais je me souviens d’une scène très émouvante, la 6e saison je crois, où Joseph parle de sa difficulté de vivre et pleure. Nous avions dû reprendre la scène en partie puisqu’André Cartier était très ému. Il y avait un silence sur le plateau. Quand je jouais cette scène, je pensais à mon grand-père.»

Rapidement Jacques Thisdale s’est senti confortable dans les décors, adoptant naturellement la chaise berçante et la pipe de son personnage. «En plus, j’avais arrêté de fumer. Vous vous souviendrez d’ailleurs que Joseph ne fumait jamais. Il avait sa pipe en main, la nettoyait, la vidait, y poussait le tabac, mais ne l’allumait pas.»

Joseph et sa femme Célina avaient quatre enfants: Wilfrid (André Cartier) le fils aîné, Alice (Diane Robitaille), l’enseignante, Marilou (Carole Chatel puis Suzanne Léveillée), la rebelle, et Laurianne (Chantal Provost), l’ingénue qui mariera d’un véritable amour son oncle Jérémie (Serge Turgeon).

«Je voulais tellement faire partie de cette émission, se souvient Chantal Provost. Je travaillais avec Marcel Béliveau et Gaston Lepage sur Un monde en folie quand ils m’ont dit dans l’ascenseur: “Va voir ça!”»

«J’ai dû supplier le réalisateur, Claude Colbert, qui avait déjà une autre comédienne en tête. Je lui ai dit: “j’arrive dans 20 minutes”. Il n’a pu me dire non. Et déjà à l’audition, je donnais la réplique à Serge Turgeon. Lors de mon premier jour de tournage, l’assistant-régisseur Jean-Claude St-Germain m’a dit: “T’es mieux d’être bonne la petite parce que j’ai mis ma tête sur le billot pour toi”. La pression était grande pour la jeune comédienne que j’étais. Mais en même temps, l’équipe était tellement formidable. Jouer avec des Thisdale, Turgeon ou Marie Bégin était un grand privilège. Les plus chevronnés aidaient les plus jeunes. Il faut aussi avouer que le réalisateur n’a pas hésité à donner une chance à de nouvelles têtes.»

Une belle histoire d’amour

Dès le tout début de la série, nous avons pu suivre la chimie, puis l’attirance qui unissait la jeune Laurianne à son oncle Jérémie. Un amour qui aurait pu en choquer plusieurs, mais qui, au contraire, s’est avéré une des intrigues les plus suivies de la télé québécoise. «Qu’on soit en 1900, en 1984 ou en 2000, je crois que cette attirance-là entre les deux personnages dépasse les siècles, explique Chantal Provost. Ça a été tout de suite accepté parce que leur amour est vrai. Laurianne est une amoureuse. Amoureuse de la vie, de sa famille, de son Jérémie, amoureuse de tout. Aurore a su créer un personnage attachant avec lequel le public est tombé en amour. Leur relation n’a rien de malsain.»

Si le couple Laurianne-Jérémie L’Heureux faisait les envieux, celui de Marilou et d’Arthur de Grandmaison valait des mises en garde. «Marilou était très ambitieuse. Elle voulait toujours plus d’argent, elle voulait mettre la main sur le manoir. Les téléspectateurs me rencontraient et me disaient: “Attention Arthur, elle veut juste votre argent”, se rappelle Gilles Descôteaux. Je me souviens d’une dame de 89 ans qui après un spectacle (il poursuit toujours sa carrière musicale) prenait mon histoire très au sérieux. Elle ne démêlait pas le vrai du faux.»

Le rôle d’Arthur s’est d’ailleurs développé au fil des saisons devant la popularité grandissante dont jouissait le sympathique personnage. «J’ai fait mes preuves et à la saison 4, j’étais devenu un premier rôle. J’ai eu la chance énorme de jouer avec Fernand Gignac, qui interprétait mon père. Dès notre première scène, une scène touchante où j’apprenais notre lien et où il devait me bénir, ça a cliqué entre nous.»

Village d’Antan

Si toutes les scènes intérieures étaient tournées en studio, c’est à Batiscan que s’élevait le Manoir et c’est le Village d’Antan de Drummondville qui a servi pour les autres extérieurs. «Ils ont fait des recherches, conçu des décors au centimètre près. Nous avons eu une belle collaboration, évoque Jacques Thisdale, et le succès du Village a été fulgurant par la suite. J’étais très à l’aise dans cet univers de foin ayant été pensionnaire une grande partie de ma jeunesse. Je me souviens même qu’entre deux prises, alors que les journées étaient longues et qu’on devait parfois manger très tard, j’allais piger dans le potager et je grignotais deux-trois carottes, un navet.»

«Les Québécois sont très attachés à leurs racines. On y retrouvait tout ce qu’on pouvait avoir dans un village avec une multitude de sentiments et d’émotions», conclut Chantal Provost.

Plus de 3 millions de téléspectateurs suivaient Entre chien et loup les lundis soirs. «Un médecin avait même dit à ma mère que l’urgence était vide ces soirs-là, rapporte Descôteaux. Je pense que les gens ont aimé les valeurs véhiculées, dont la patience, la réconciliation, la tolérance. Ma mère est une femme de cœur qui a su créer des histoires à son image.»

 
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