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« Victimes », « héros », « martyrs » : les morts munitions

Les morts naissent d’abord sous forme de statistiques

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Autre guerre à Gaza. Autre désolant spectacle en direct. Autres déclarations de belligérants et médiateurs nous prenant à témoin. Car la propagande fait partie de l’art de la guerre. Et avec les réseaux sociaux, il est désormais possible de mobiliser à travers la planète bien plus de relayeurs de propagande que de combattants au front. Mon travail est de comprendre comment des maniements d’informations organisent les relations entre humains. À travers les dépêches, je discerne comment les informations sur les morts – donc les morts eux-mêmes – servent les machines de guerre.

Autre guerre à Gaza. Autre désolant spectacle en direct.

Autres déclarations de belligérants et médiateurs nous prenant à témoin. Car la propagande fait partie de l’art de la guerre. Et avec les réseaux sociaux, il est désormais possible de mobiliser à travers la planète bien plus de relayeurs de propagande que de combattants au front.

Mon travail est de comprendre comment des maniements d’informations organisent les relations entre humains. À travers les dépêches, je discerne comment les informations sur les morts – donc les morts eux-mêmes – servent les machines de guerre.

Chiffres d’abord, noms ensuite...

En informations, les morts naissent d’abord sous forme de statistiques. Les belligérants s’assurent que les décomptes des tués et blessés soient rapidement mis à jour et publiés.

Puis aussitôt, ils humanisent les chiffres. Ils dressent la liste des noms. Si possible, ils offrent photos, circonstances du décès, aperçus sur la vie du tué et l’entourage jeté dans le deuil.

Dans ce conflit-ci, la disproportion entre les longueurs des listes et nombres de morts de part et d’autre saute aux yeux. Ces différences résultent des réalités d’une guerre asymétrique: un affrontement sur des terrains et cibles souvent non militaires entre une armée institutionnelle fortement équipée et plusieurs milices plus ou moins armées, coordonnées ou en concurrence.

Chaque liste décrit différemment ses morts. La liste israélienne distingue systématiquement entre civils et soldats. Pas la liste gazaouie qui précise plutôt l’âge et la localité de l’attaque. Cela reflète quelle organisation produit la liste: l’armée en Israël, le ministère de la Santé à Gaza. Mais cela correspond aussi aux besoins des propagandes et récits historiques respectifs.

Du côté israélien, la distinction entre victimes civiles innocentes de l’ennemi et héros nationaux d’une armée chère aux citoyens y ayant, eux ou leurs enfants, fait leur service militaire. Du côté palestinien, l’indistinction entre les sacrifices ultimes de tous les martyrs de la longue lutte de résistance nationale.

...puis statuts légaux

S’il faut se fier aux guerres précédentes à Gaza, un cessez-le-feu définitif marquera le début de la bataille de mots sur le statut légal des morts.

L’un des théâtres sera les tribunaux israéliens. La question: tels tués étaient-ils civils (protégés par le droit humanitaire) ou combattants (cibles militaires légitimes)?

Une des défenses israéliennes sera une fiction légale décrétant que les personnes averties d’une attaque cessent d’être des civils pour devenir «boucliers humains volontaires» si elles ne quittent pas l’immeuble (même si l’avertissement n’a précédé que de quelques minutes les bombes).

Cette fois, la bataille pour la description légale des morts sera d’autant plus acharnée parce que l’ONU enquêtera sur les crimes de guerre. De part et d’autre, des verdicts de culpabilité pourront entraîner des pertes d’appuis diplomatiques, financiers et... militaires.

« Pour qu’ils ne soient pas morts en vain » ?

Les colombes peuvent bien invoquer les nombres et noms des morts pour réclamer la paix. Les faucons s’en servent déjà pour justifier leur poursuite de la guerre «jusqu’au bout». Y compris après le silence des armes.

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