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Alain Juppé et les aléas de la vie politique

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Alain Juppé est une figure majeure de la vie politique française. Il a récemment fait savoir qu’il serait candidat aux primaires de son camp pour les présidentielles de 2017 et qu’il se posait conséquemment comme recours politique dans un pays qui connait une crise politique majeure. Il en a rêvé toute sa vie, et maintenant, il se croit prêt. Les circonstances lui seraient favorables, son tour serait venu. Tous conviennent de son intelligence hors du commun. En d’autres temps, Jacques Chirac l’avait même surnommé, de manière assez paternelle, «le meilleur d’entre nous», en le présentant comme un super-cerveau devant lequel tous devaient s’incliner, d’autant qu’il avait le charme incomparable de ne l’avoir jamais vraiment défié.

Mais certains, plus méchamment, se demandent si ce cerveau d’exception s’accompagne d’un cœur, et Nicolas Sarkozy, commentant son ascension dans les sondages, qui pourrait faire obstacle à son retour à l’Élysée, prédit qu’il n’osera l’affronter, parce qu’il serait trop effrayé par le conflit. Juppé serait un génie sans instinct animal, ce qui le paralyserait devant un Sarkozy prêt à tout pour gagner. La politique n’exige pas qu’une puissante capacité de synthèse intellectuelle: elle suppose aussi une connexion intime, presque vitale, entre un homme et son peuple. C’est à travers elle, probablement, que s’exprime le charisme politique, et Alain Juppé, à ce qu’on en comprend, ne s’est jamais distingué à la manière d’une personnalité saisissant les Français par les tripes.

Mais quoi qu’on pense de la candidature Juppé, et quoi qu’en pensent les Français, qui pour l’instant, sont tentés, du moins, si on en croit les sondages, de le plébisciter, l’essentiel est peut-être ailleurs. La popularité nouvelle de Juppé, même si elle n’était pas durable, et il serait hasardeux de prophétiser qu’elle le sera, révèle en fait les aléas de la vie politique. Si on préfère, elle nous confirme que la politique est probablement un des seuls domaines de l’existence où on ne meurt jamais vraiment, et peut-être même, où on peut renaître, et plus d’une fois, en endossant au fil du temps plusieurs identités. À tout le moins, la chose est vraie en France, pays où la résurrection des hommes politiques est un fait avéré par l’histoire. Cela contribue certainement au charme de la politique française, il faut bien le confesser.

Un homme politique incapable de subir la traversée du désert et de subir durablement le désamour de ses concitoyens est fait pour un autre métier. S’il ne reste en politique qu’à condition d’être désiré, s’il a besoin qu’on l’aime pour se croire utile et même indispensable, s’il ne comprend pas que les huées succèdent aux applaudissements, qui succèdent aux huées, il n’a peut-être rien à faire dans ce milieu. L’histoire des grands hommes, ceux qui ont vraiment servi leur pays, suit souvent ce rythme, et c’est ce qui en amène quelque uns à croire ce métier le plus ingrat du monde. Ils doivent espérer non pas l’amour des hommes et des femmes de leur temps, mais la reconnaissance de l’histoire.

Je rappelle très brièvement l’histoire d’Alain Juppé pour ceux qui ont la mémoire courte. Fils politique préféré de Jacques Chirac, avec qui il collaborera au RPR et à la mairie de Paris, il deviendra premier ministre en 1995. Mais la campagne menée par Jacques Chirac laissait plutôt croire que Philippe Seguin, la grande figure du néo-gaullisme social et républicain, était un candidat plus adéquat pour cette fonction. C’était l’heure de la lutte contre la fracture sociale. Juppé engagera un programme semi-libéral de réforme de l’État et sera contesté dans la rue. Il sera même détesté, et l’intelligence de l’homme se retournera contre lui: on l’accusera d’arrogance, d’insensibilité. Le technocrate cultivé passera désormais pour un homme sec, durablement rejeté par les Français.

Plus tard, au moment des scandales de la mairie de Paris, il servira de paratonnerre politique. Il s’est pourtant refait une santé politique. D’abord en jouant la carte de l’exil politique, à Montréal, d’ailleurs, puis en reprenant des fonctions politiques qui lui permirent de faire valoir ses indéniables qualités gestionnaires, à la fois à Bordeaux, comme maire, et dans la politique nationale, comme ministre. On l’a vu, par ailleurs, soigner son profil d’homme de droite respectable et modéré -c’est-à-dire, plus souvent qu’autrement prêt à multiplier les concessions idéologiques au système médiatique et à la gauche pour conserver sa respectabilité modérée, quitte à tout faire pour prouver qu’il n’est pas vraiment de droite-, en espérant tirer avantage des frasques de Sarkozy, qui s’est moins discrédité, quant à lui, à cause de ses idées qu’à cause de son incapacité à les traduire en politique, en plus de d’abimer l’image de la présidence par sa fascination pour le bling bling, à la manière d’un parvenu hypnotisé par l’argent et le luxe ostentatoire.

Ce qui fascine dans un tel parcours, c’est la part d’imprévue dans la vie politique. Il ne s’agit pas de dire ici qu’Alain Juppé peut désormais revêtir les habits de l’homme providentiel, ce qu’il n’est manifestement pas, mais de noter à quel point la vie politique demeure un domaine absolument singulier où les prévisions à long terme ont souvent la vie courte. Alain Juppé semblait disqualifié pour les plus hautes fonctions, même s’il pouvait encore servir le pays à la manière d’un ministre compétent. Et pourtant, la décomposition de la France sous François Hollande rebrasse les cartes. Et la crise en profondeur d’une droite en implosion crée les conditions de son grand retour. Toutefois, son créneau, celui du réformisme libéral, déjà occupé en d’autres temps par Raymond Barre et Édouard Balladur, a l’habitude de se rétrécir au moment où les échéances électorales se rapprochent.

Dans un pays désorienté, un homme qui passait hier pour un peine-à-jouir psychorigide et exaspérant pourrait bien devenir demain un homme de rigueur indispensable pour le délivrer de la frivolité politicienne. Ce qui passait pour de la froideur passerait pour de la rigueur. Mais tout n’est pas joué. Inversement, il peut arriver aussi que celui qui passe pour un exalté populiste dans un système politique stabilisé devienne dans un système politique sclérosé une figure de vitalité capable de donner une nouvelle impulsion à son pays, à la manière d’un chef énergique qui transgresse les interdits officiels. S’il vient des marges, ou s'il s'est transformé dans sa propre traversée du désert, il pourra même incarner une force contestataire, en tirant avantage, justement, de son exclusion relative du jeu politique ordinaire. Il serait intéressant de savoir ce que ressent la France dans ses profondeurs et vers quel genre de leader elle sera tentée de se reporter.

10 commentaire(s)

Benoit Carré dit :
31 août 2014 à 23 h 31 min

M B Côté écrit : « [la popularité] nous confirme que la politique est probablement un des seuls domaines de l’existence où on ne meurt jamais vraiment, et peut-être même, où on peut renaître, et plus d’une fois, en endossant au fil du temps plusieurs identités.» Cette affirmation peut-elle s'appliquer ailleurs qu'en France, comme au Québec par exemple ? Un parti politique donné comme mort l'est-il vraiment ? Un homme politique peut-il survivre à une traversée du désert ? Bref, toutes choses étant égales par ailleurs, ce qui est vrai pour la France, peut-il être vrai pour le Québec ?

Suzanne B. dit :
1 septembre 2014 à 8 h 17 min

Je me demande si le culte de la personnalité est une bonne cho- se. Ce qu'on appelle le charisme n'est-il que l'expression d'un inves- tissement narcissique de gens ayant des préjugés sur ce qui fait la valeur d'un élu. Peut-être que des politiques ayant une grande va- leur intellectuelle et morale sont boudés alors qu'ils pourraient réus- sir ce que d'autres charismatiques trop narcissiques, orgueilleux ont bousillé.

Alexandre Cloutier dit :
1 septembre 2014 à 9 h 04 min

Recel, népotisme... La corruption, ce tout petit-petit pêché véniel de la droite, n'est-ce pas?

Fascinant de voir à quel point Emmanuel Terray a vu juste avec son "Penser à droite".

Et on se demande pourquoi on patauge dans la merde. Pauvre peuple...

Nelson dit :
1 septembre 2014 à 10 h 21 min

Les politiciens ne semblent plus avoir le pouvoir de faire la différence. Pire, ils n'ont aucun pouvoir pour rien faire, ou presque.

La France est en compétition à niveau planétaire avec des endroits qui ont des salaires plus bas, des meilleurs technologies, des couts de production plus bas, absence des normes du travail et de l'environnement, et absence des taxes ou presque.

Plusieurs pays européens sont dans la même situation, et en partie USA et Canada aussi.

Le mot d'ordre est rigueur et austérité, coupures des services, des salaires, des prestations des retraites, et plus de taxes, des tarifes POUR LES TRAVAILLEURS, parce que nous sommes assez idiots pour élire des gouvernements de droite sans arrêt.

Il n'est plus la politique et les démocraties qui mènent le monde mais bel et bien la finance dérégulé mondialisé gansteril vautour casino bourse bulles spéculatives pour des profits rapides (peut importe les catastrophes qui provoque, des millions dehors de leurs maisons et des emplois) et des gouvernements endettés pour essayer sauver les banques que en spéculant librement provoquent les crises.

La politique semble de plus en plus volatile et impuissante, comme Charest qui perd son boulot dans une crise social, Pauliene ne fait pas long feu, Couillard pris tout de suite avec crise social des employés municipaux, et d'ici quelques semaines, LA MÈRE DE TOUTES LES BATAILLES syndicales avec la fonction publique au grand complet.

Pourtant il y a des pays que s'en sortent pas trop mal, comme l'Allemagne, la Suède, les pays scandinaves, qui gèrent responsablement et tous ensembles, travailleurs et secteur privé, avec une cohésion et solidarité NATIONAL.

Nous avons tout pour nous en sortir, et nous nous en sortirons À CONDITION de contrôler, réguler, encadrer, vigiler, les secteurs industriels et financier, comme le font dans les pays qui vont bien, et qui permettent à des politiciens comme Merkel de perdurer.

Denis825 dit :
1 septembre 2014 à 10 h 38 min

Les Français vont avoir à faire face à une offre démagogique de la part du FN c'est un peu le scénario qui s'est présenté devant les Québécois lors des dernières élections avec l'offre péquiste.

Avec en plus les mêmes incertitudes économiques devant la séparation du grand regroupement d'états sécurisant.

En plus, je trouve que les qualités que Juppé pourrait offrir s'il accède à la nomination à la candidature sont un peu semblable à celle que Couillard a pu offrir. C'est-à-dire que ses concitoyens le considèrent comme une personne sérieuse et doué dans un métier qui demande une précision importante, il aurait plutôt tendance à calmer le jeu plutôt que donner dans l'hystérie vers laquelle voudrait bien l'amener la concurrente...

Je crois qu'il ferait bien l'affaire, les Français devraient écarter une fois de plus l'offre démagogique selon moi, bien que j'ai moins confiance aux Français qu'au Québécois question racisme et ethnocentrisme.

vraifederaliste dit :
1 septembre 2014 à 14 h 48 min

Juppé, un vieux canasson de retour, un grognard de Chirac, pas vraiment très frais tout ca...

Benoit Carré dit :
1 septembre 2014 à 16 h 02 min

Nelson, votre commentaire me fait réfléchir beaucoup. En vous lisant j'imagine une spirale sans fin où toutes les décisions politiques engendrent des nécessités économiques et sociales à n'en plus finir. Les traités de libre échange sont supposés permettre l'accès à plus de bien et de services. Mais leur application, dans une situation de libre concurrence où par contre les États se sont entendus pour ne pas intervenir par des subventions, exigent des salaires les plus bas possible ainsi que des conditions de travail n'ayant que peu ou pas d'impact sur les coûts de production. S'en suit un appauvrissement constant des citoyens hormis le fameux 1%, le top du top de l'échelle sociale. Des études récentes montrent même que depuis environ 30 ans, la classe moyenne rétrécit et même que son pouvoir d'achat diminue régulièrement. Alors, à qui profitent les traités de libre échange qu'on signe en grande pompe ? À qui profite le néolibéralisme qu'on implante aux USA, au Canada et même au Québec. Car soyons-en conscient, le PLQ n'est qu'un pauvre avatar de ce qui se fait au Canada avec Harper. Même les démocrates américains n'ont plus rien à voir avec les années du Plan Marshall et le Glass-Steagall Act. Les citoyens en général ne profitent pas comme il se devrait de tous ces pactes économiques. Seuls les 1 % de plus nantis y trouvent leurs profits et le travail quotidien d'une grande majorité de la population ne sert qu'à les enrichir.

Quant à Couillard, il est en train de reproduire ce que Charest avait fait avec la crise des carrés rouges qu'il avait fabriqué de toutes pièces. Mais cette fois-ci Couillard s'attaque à pas mal plus gros que les étudiants.

Benoit Carré dit :
2 septembre 2014 à 9 h 51 min

@ vraifederaliste ;1 septembre 2014 à 14 h 48 min

Grognard ? C'est vrai que vous savez de quoi vous parlez ! ;-)

Nelson dit :
2 septembre 2014 à 11 h 57 min

M Benoit Carré,

Effectivement, l'économiste français à la mode Thomas Piketty parle dans le même sens de votre analyse.

Trop peu des gens font trop des revenus, et trop des gens ne font pas assez.

Il nous dit que le 1% des super riches aurait augmenté de plus de 300 fois leurs revenus au cours des derniers 20 ans, et que le reste du monde seulement 10 ou 12 fois.

Donc, il dit que le problème de l'économie mondiale est que les revenus sont trop concentrés, et que en plus, ils vont massivement vers la capital financier spéculatif à gains rapides, ce que prive le capital industriel de s'épanouir et créer de la richesse et des emplois, et empêche les consommateurs d'avoir les moyens de consommer plus, et ainsi relancer l'économie.

Merkel Zapatero, Sarkosy ont dit suite à la grande crise du 2008, qu'ils auraient du être plus vigilants avec le capital financier DÉREGULÉ, qui à fait une bulle spéculative de l'ordre de mille trillions des dollars américains, en distribuant en cachète mêlés à d'autres papiers commerciaux, des mauvaises dettes toxiques sous primes tritritrisés, aux institutions bancaires et fonds de retraite du monde entier.

Ça explique en partie les dettes des gouvernements qui ont dépensé des fortunes pour sauver les banques spéculatives à l'origine de la crise, qui à lancé des millions dans le chômage et dehors leurs maisons.

Dans un tel contexte les politiciens nationaux ont peu ou aucun pouvoir, en ayant pris le contrôle de la politique et l'économie mondiale, un groupuscule des spéculateurs de la finance.

Les mêmes qui font des pressions présentement à Coullard, Leitao et compagnie (et les français et tous les pays du monde) pour qui aillent dans le chemin de la RIGUEUR, des coupures des services, salaires, retraites, parce qu'ils sont inquiètes concernant l'argent de la dette que nous les devons.

En tant que le démocratie et la politique ne reprenne pas le contrôle des économie, rien à faire.

Benoit Carré dit :
2 septembre 2014 à 22 h 54 min

@ Nelson ; 2 septembre 2014 à 11 h 57 min

À quoi tient que des simples citoyens comme vous et moi voyons "assez" clair dans toute cette "gammick" mais que nos chers politiciens se laissent encore et toujours berner ? Faudra-t-il une autre révolution comme celles de 1789 ou de 1917 ? J'espère que non !