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Les t-shirts, le Bengladesh, l’enrichissement et la morale

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Dans un récent billet, Vincent faisait état d’une étude sur les ateliers de misère ( "sweatshops" ) en Asie, affirmant que consommer des marchandises produites dans ces ateliers seraient bénéfiques aux ouvriers qui y travaillent. Cette question à elle seule met en lumière les caractéristiques fondamentales des sciences économiques. Jusqu’aux années 1930, pendant plus d’un siècle et demi, on considérait que cette discipline était une "science morale" – du moins, pour les anglo-saxons. Autrement dit, ses analyses factuelles, empiriques, ne pouvaient être détachées de conditions normatives.

Lionel Robbins a publié un livre célèbre de philosophie économique, en 1932, qui met en lumière les inévitables relations entre ces deux aspects de la discipline, An Essay on the Nature and Significance of Economic Science. Lord Robbins prétendait que les sciences économiques devaient se détacher des jugements moraux ("normatifs") et se consacrer uniquement à l’analyse des faits ("positifs"). Ce livre a marqué le début de la fin des sciences économiques vues comme une science morale. Mais cette prétention scientiste n’allait pas fermer le débat, loin s’en faut – les liens entre les considérations morales et l’analyse factuelle continuent aujourd’hui à traverser à peu près toutes les réflexions économiques.

La recherche dont parle Vincent est donc à cet égard fort représentative. Notons qu’elle est produite par le National Bureau of Economic Research (NBER), un des organismes de recherche économique indépendants les plus prestigieux des États-Unis, fondé en 1920. Il ne s’agit pas d’un "think tank" idéologiquement orienté, mais plutôt d’un bureau d’étude qui, historiquement, a consacré ses énergies à l’étude empirique de la conjoncture économique aux États-Unis. Sa crédibilité, son indépendance et sa relative neutralité idéologique sont rarement remises en question.

Les réflexions autour des ateliers de misère ne datent pas d’hier. Au tournant des années 2000, de nombreux textes théoriques et plusieurs études empiriques ont été publiées sur la question.[1] Ce qu’il y a d’intéressant dans ce débat, c’est que les auteurs défendant la légitimité économique et morale des ateliers de misère se retrouvent autant à droite qu’à gauche du spectre politique, comme le rappelle Vincent dans son billet. Ainsi, le célèbre économiste Paul Krugman, qu’on pourrait qualifier de social-démocrate, résumait sa position en 1997 en écrivant: "un mauvais emploi et un mauvais salaire est mieux que pas d’emploi du tout".[2] C’est l’argument classique à la défense des ateliers de misère. Un salaire dérisoire et des conditions de travail digne du 19e siècle sont mieux que la pauvreté extrême à laquelle seraient autrement condamnés ces hommes et ces femmes.

L’étude du NBER, qui s’intéresse aux manufactures de textile du Bengladesh, montre ainsi que ces emplois sont particulièrement favorable aux femmes, leur permettant notamment de s’affranchir des obligations de la maternité. Autrement dit, acheter un t-shirt dans un magasin de grande surface au Québec permet de sortir (un peu) ces ouvriers de la misère et espérer pour eux un avenir meilleur. Comme si c’était le premier barreau de l’échelle de l’ascension socio-économique.

À moins de remettre radicalement en question le capitalisme, les arguments économiques rationnels semblent militer en faveur du soutien, par notre consommation, aux ateliers de misère. Les études empiriques concluent largement que les effets sont bénéfiques à moyen terme. Restent deux grandes questions.

D’une part, qu’en est-il à long terme? Est-ce que l’ascension sociale des travailleurs se poursuivra ou seront-ils condamnés à stagner dans cette situation de misère? Là-dessus, peu d’études factuelles ont été réalisées et les positions théoriques et philosophiques sont particulièrement éloignées les unes des autres. Le chemin du développement économique semble beaucoup suivre un parcours moins universel que la pensée économique libérale le croit depuis plus de 200 ans. D’autant, que les pays où se trouvent ces ateliers de misères sont caractérisés par les plus grandes inégalités économiques, sociales, politiques et culturelles sur la planète. Sans compter qu’ils sont gangrénés par la corruption et le népotisme. Dans ce contexte, l’espoir pour la majorité de leur population d’atteindre un jour un niveau de bien-être économique plus décent est plus qu’incertain.

D’autre part, ces considérations économiques oblitèrent des considérations morales importantes. Si les études empiriques reflètent la réalité, elles demeurent silencieuses sur les implications éthiques de notre consommation, Occidentaux, de marchandises bon marché produites dans ces ateliers de misère. Rappelons une catastrophe qui a frappé quelques-uns de ces manufactures: le 24 avril 2013, le Rana Plaza, un immeuble de huit étages situé en banlieue de Dacca, la capitale du Bangladesh, s’effondre en faisant 1127 morts. Cet édifice regroupait de nombreux ateliers de confection de vêtements. La veille, selon ce qu’ont rapporté les médias locaux, des inspecteurs gouvernementaux avaient découvert des fissures aux étages supérieurs, et avaient ordonné l’évacuation et la fermeture immédiate du bâtiment. Une succursale bancaire et des commerces installés au rez-de-chaussée avaient immédiatement fermé leurs portes. Ce qui ne fut pas le cas des ateliers situés aux étages supérieurs: les patrons ont ordonné à leurs employés de rentrer au boulot le lendemain matin, les assurant que l’immeuble était sécuritaire. Soulignons au passage que les quatre derniers niveaux avaient été construits illégalement, sans permis.

Les vêtements fabriqués dans ces ateliers étaient notamment commercialisés chez-nous par la chaine Loblaws, qui les commercialisait sous sa marque "Joe Fresh". Si j’ai acheté un t-shirt "Joe Fresh" au bas prix de 14 $ à Montréal, est-ce que je suis responsable de ces centaines de morts à l’autre bout du monde? Ou plus précisément: nos comportements de consommation ne maintiennent-ils pas ces gens dans des conditions sociales et économiques que nous ne souhaiterions même pas à nos pires ennemis?

Car il est possible de défendre l’idée selon laquelle ces travailleuses et ces travailleurs sont victimes de coercition ou d’exploitation malgré leur volonté. Puisque les études empiriques montrent que la situation de ces ouvriers est meilleure que la pauvreté extrême à laquelle ils seraient condamnés autrement, ils n’ont dès lors pas le choix d’accepter des emplois aux conditions misérables pour améliorer minimalement leur condition. Ce serait, ainsi, sous la contrainte d’un système économique asservissant qu’ils "accepteraient" ces conditions de travail déplorables.

Je n’ai pas de réponse définitive ni élaborée à ces questions complexes. Mais force est de constater qu’elles mettent en lumière la nécessité d’intégrer les considérations morales à l’analyse économique. L’une ne va pas sans l’autre – ne peut pas aller sans l’autre, en fait. D'où l'importance de considérer les sciences économiques comme une discipline relevant de la "science morale".

 

Ajout: mon amie Michelle Monette a poursuivi la réflexion sur son blogue, ici.

 

[1] Pour une synthèse des arguments théoriques, tant en faveur qu’en défaveur des ateliers de misère, voir Benjamin Powell et Matt Zwolinski (2011), "The Ethical and Economic Case Against Sweatshop Labor: A Critical Assessment", Journal of Business Ethics, 107: 449-472.

[2] "Bad jobs at bad wages are better than no jobs at all" – Paul Krugman (1997), "In praise of cheap labor", Slate, 21 mars 1997.

4 commentaire(s)

Pierre Lavallee dit :
6 septembre 2014 à 18 h 42 min

Que penser de la Corée du Sud qui en 40 ans a vu son statut de pays un des plus pauvre sur la planète à pays qui est très près de rattrapper le Quebec. Les sweat shop c'est le tremplin qui leur a permis de décoller. Ta charmante collègue Nathalie Elgrably a fait un billet très interessant la dessus. Ça pourait éclairer beaucoup de points dont tu doutes. Merci

Ianik Marcil dit :
6 septembre 2014 à 19 h 08 min

Tout à fait d'accord, Pierre, et c'est la raison pour laquelle je ne suis pas tranché dans ma réflexion. Je doute que le chemin soit linéaire pour tous les pays, ce qui n'empêche pas que certains passent à des nouveaux de développement à l'Occidentale, comme c'est le cas de la Corée du Sud.

Olivier Gagnon dit :
6 septembre 2014 à 22 h 50 min

La Corée du Sud était appuyée par les États-Unis et c'était dans un contexte de guerre froide. Ca été un peu le même scénario pour Taiwan.

Par contre, d'autres pays de l'Asie du Sud-Est ont suivi un chemin semblable sans avoir un appui aussi politique des USA. J'ai dernièrement démonté mon vieux walkman des années 80 pour quérir quelques pièces plutôt que de le jeter. C'était marqué partout "Made in Japan". Je me souviens que par la suite dans les années 90, c'était un running gag de dire "Made in Taiwan". Maintenant, c'est "Made in China" ou Thailand, ou Indonesia, etc. Les "Tigres asiatiques" ont commencé leur économie avec des bidules et du travail à la chaine. Ils ont ensuite accumulé du capital et de l'investissement pour maintenant fournir des produits à plus grande valeur ajoutée.

Par contre, comme Mr. Marcil le dit, est-ce que c'est la voie "normale" du capitalisme d'élever les sociétés par seule ouverture des marchés sans considération des mœurs et politiques sociales, et surtout du type de gouvernement ? Essentiellement, ici la vrai question, est-ce que le libéralisme économique amène à court, moyen ou long terme le libéralisme politique, la démocratie, ou l'inverse. L'oeuf ou la poule?

Je n'ai pas l'intention produire des études ici puisque je donne seulement mon opinion. Selon moi et ma vision historique, la très grande majorité des pays qui ont ouverts leurs frontières au commerce se sont enrichis et ont vu leur politique gouvernementale se libéraliser pour promouvoir les droits et libertés. Ce n'est par contre pas une finalité. C'est ce qu'on appelle une condition nécessaire, mais non pas suffisante.

Anthony dit :
7 septembre 2014 à 14 h 11 min

"...les liens entre les considérations morales et l’analyse factuelle continuent aujourd’hui à traverser à peu près toutes les réflexions économiques."

Content d'entendre un économiste le dire, content de votre conclusion aussi.

Commentaires

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