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Éducation: Monologue d'une ado allumée du XXIe siècle

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Fin de semaine. Tiens, pourquoi ne pas vous offrir une fiction plutôt que des arguments? Une adolescente qui fait le récit sa propre histoire. Qu’aurait à nous raconter une jeune fille ayant intégré le fait tout simple que sa propre vie et celles de ses proches dépendent de toutes sortes de d’informations et de machines qui les traitent? Voici une illustration de ce que pourrait donner une éducation qui forme concrètement à vivre dans une société d’information.  Bonne lecture ou écoute.

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Lignées

Imaginons Sarah, une adolescente, qui réfléchit sur comment d’innombrables informations la relient à son monde. Ne devrions-nous pas offrir une telle éducation à nos enfants et à nous-mêmes?

 

Mes naissances

Ma vie fœtale fut choyée. Ma mère l’a veillée de près. Le dossier médical de ma mère le prouve. Il avait accumulé à mon sujet au-delà d’une centaine de lignes de notes d’observations, résultats de tests, conclusions diagnostiques, prescriptions, actes médicaux. Sans compter les milliers de lignes d’images échographiques que Maman avait aussi fièrement affichées sur des pages de réseaux sociaux. Là, où furent aussi inscrites des centaines de lignes d’encouragements et de conseils de proches, y compris de son obstétricienne.

À peine sortie de ma mère, j’ai eu droit à l’ouverture d’un dossier médical bien à moi sous le prénom insignifiant de... « Bébé ». Mais avec sa création, je suis enfin devenue une « patiente » à part entière.

Peu après, le bruyant accouchement a été suivi par une seconde naissance : celle d’une nouvelle citoyenne. Cela se réalisa par l’inscription de quelques lignes sur un formulaire destiné au registre d’état civil. Ce geste discret m’a aussitôt faite titulaire de plusieurs droits et bénéfices – et plus tard d’obligations – dans cette société où les hasards de l’histoire et de la génétique m’ont fait naitre.

Premiers texte et audio de la série Vivre entre les lignes

Et de « Bébé », je devins officiellement « Sarah ».

La date enregistrée de ma naissance décide de plein de choses au fur à mesure que celle-ci me fait franchir une nouvelle étape de la vie. Enfant, les âges des vaccinations, puis de la maternelle, puis de l’école. Aujourd’hui adolescente, les âges d'accéder à certains films au cinéma et certains livres à la bibliothèque. Les âges de participer à certaines activités sportives et culturelles ou de conduire divers types de véhicules. L’âge d'aller en consultation médicale sans mes parents. Les âges où je deviens de plus en plus responsable de mes actes en droit civil, criminel et pénal. Bientôt, la majorité marquera ma libération légale de la tutelle des adultes ainsi que l’acquisition du droit de vote et même de proposer ma propre candidature. Il existe des centaines de règles où les informations sur ma date de naissance servent de critère. Chaque fois, ce nouveau statut dans mes rapports avec les autres sera certifié par une ligne sur une carte, un formulaire ou un document officiel.

Le formulaire d’état civil a aussi précisé les personnes qui se sont désignées comme mes parents. Quelques lignes par lesquelles ils affirment leurs responsabilités et autorité quant à ma santé, mon bien-être et mon éducation. Ils sont mes parents. Je suis leur enfant. Reconnus comme tels par les organisations publiques et privées à travers le monde entier. Une ligne à cet effet dans nos passeports rassure d’ailleurs les douaniers, transporteurs, hôteliers, policiers, pharmaciens et autres personnes croisées à l'étranger.

Les lignées filiales compilées au registre d’état civil m’ont inscrite dans un réseau de relations s’étendant au-delà de mes grands-parents, tantes, oncles, cousins et cousines. Dès ma première bouffée d’air, l’enregistrement de la mort d’un proche pouvait me faire bénéficiaire d’un héritage. Ou désigner qui aurait la charge de l’orpheline que je serais devenue. Tout comme l’enregistrement d'une nouvelle naissance dans ces lignées étend mes éventuelles responsabilités familiales.

Aussitôt mes parents m’avaient-ils donné nom et prénoms qu’ils les utilisaient pour remplir d’autres formulaires. En mon nom, littéralement! Les inscriptions de ces mots m’ont fait « assurée » de diverses assurances publiques et privées. Elles m’ont nommée « bénéficiaire » d'assurances vie, de comptes d’épargnes et autres biens de mes parents. Elles m’ont fait « patiente » d’une clinique et future « enfant » cliente d’un service de garde. Chaque apparition de mes prénoms et nom sur un formulaire ou une fiche m’accordait un nouveau statut à l’égard de quelqu’un d’autre.

Mon nom a aussi fait d’innombrables apparitions dans des textes, photos et vidéos échangés avec la famille et les amis. Plusieurs publiés sur des sites web recensés par les moteurs de recherche, donc repérables par n’importe qui sur la planète.

Mon éducation

Évidemment, je ne l'ai compris que plus tard lorsqu’on m’a appris les sons, les images, les mots, les nombres, les phrases. Ce qu’ils peuvent représenter. Comment ils peuvent être maniés. Et surtout, quels rôles ils peuvent jouer dans mes rapports avec les autres.

C’est ainsi, par exemple, que mes parents et enseignants m’ont expliqué mon bulletin scolaire. Les significations de chacune des lignes et colonnes de notes, indications et commentaires. Qui les produit. Comment. Dans quels buts. Comment ces informations parlent de moi ainsi que des autres élèves de ma classe, de mes enseignants, de mon école.

On m’a enseigné comment je peux – je dois! – me servir du contenu du bulletin pour orienter mes efforts d’apprentissage. Comment mes enseignants et mes parents peuvent l’utiliser pour m’aider à réussir. Pour décider de mon passage au niveau scolaire suivant et de mon inscription à des cours. Comment mes bulletins serviront éventuellement à mon admission à des programmes postsecondaires et mes premières embauches.

On m’a aussi expliqué qu’on compile les bulletins de tous les élèves de ma classe, mon niveau, mon école, ma région, mon pays. Localement, les directions se servent de ces compilations pour identifier les élèves doués et en difficulté, évaluer le travail des enseignants ainsi que répartir personnel, locaux et argents. Nationalement, ces compilations servent à évaluer les écoles et leurs directions, les moyens à leur disposition, les programmes et méthodes d’enseignement et, ultimement, l’action du gouvernement.

Tôt ou tard, les informations de mon bulletin servent donc à juger et à décider. À mon sujet, bien sûr. Mais aussi à propos de nombreux autres sujets.

J’ai donc été souvent témoin de discussions sur le bulletin. À qui est-il destiné? À l’enseignant? Aux parents? À l’élève? Aux autorités scolaires? La signification des notes est-elle claire et utile? Ces notes doivent-elles indiquer comment l'élève atteint ou non un objectif ou plutôt classer l'élève par rapport aux autres? Avec des chiffres, lettres ou pourcentages? À l’échelle nationale, que signifient les taux de diplômés, d’absentéisme et d’abandon scolaire ou les classements aux examens internationaux? Visiblement, les informations de mon bulletin engendrent autant de questions que de réponses, de disputes que d’accords.

Tant et tant de gens interagissent à travers le bulletin scolaire. Tant d’opinions, de conclusions, de décisions. Tant et tellement que j’éprouve parfois un vertige à déchiffrer les notes et annotations alignées horizontalement et verticalement sur chaque dernier bulletin qu'on m’a remis.

Mes apprentissages

Le bulletin n’est qu’un exemple. Sans cesse, on m’enseigne à détecter les usages d’informations autour de moi. Les formulaires qu’on me demande de remplir. Les reçus, relevés et factures qu’on me remet. Les statistiques qu’on me cite. Les informations dont mon navigateur web autorise ou non le stockage sur mon ordinateur ou sur un serveur à l’autre bout de la planète. Les fiches de joueurs et d’équipes sportives ou de vedettes du spectacle. Partout.

Mes parents veulent m’apprendre « la valeur de l’information ». Celles qu’on donne. Celles qu’on partage. Celles qu’on garde pour soi. Celles qui s’achètent ou coutent cher à produire. Celles qui fondent une décision ou servent de prétexte. Les informations qui marquent une vie à jamais.

De leur côté, mes enseignants me demandent d’identifier quels rapports j’établis avec les autres à travers certaines informations. À travers ce formulaire, suis-je la « cliente » du marchand ou celle de la banque qui finance la vente? Répondant à un test psychologique, suis-je la « sujet d’étude » de psychologues, la « lectrice » d’un magazine ou la « consommatrice » ciblée par un publicitaire? Lorsque j’inscris mon nom sur une liste, est-ce que cela fait de moi une « pétitionnaire » s’adressant à une autorité publique ou une « cliente potentielle » sollicitant plus d’informations sur un produit par son fabricant?

Et par delà la relation établie à travers un formulaire, qui donc décide des questions et des choix de réponses possibles? Qui décide du sens des mots et chiffres que j’inscrirai? Qui décide de leur utilisation ensuite? Qui décide des conséquences d’une réponse?

Qui décide? La question clé.

On me rappelle aussi les bénéfices de me constituer tout au long de ma vie un carnet de contacts bien rempli : collègues, amis et relations. Les bénéfices d’établir puis conserver de bonnes notes scolaires, cote de crédit et références. De contrôler ce que je publie à mon propre sujet sur le web ou ailleurs. De vérifier ce que les autres publient à mon sujet. On m’explique également comment réagir en cas de mensonges, erreurs, omissions ou informations embarassantes.

On m’enseigne comment trouver et utiliser diverses sources d’informations. Comment je peux produire des statistiques pour vérifier, soutenir ou contredire une idée, un argument, un projet. Et bien sûr, combien il est facile de faire parler les statistiques pour me faire croire une chose ou son contraire.

D’ailleurs, mes parents me mettent en garde contre le faux miroir des statistiques. « Sarah, tu es un être humain unique! Tu n’es ni une statistique, ni un profil, ni une étiquette! » Au diable l’âge moyen du premier baiser, de la première relation sexuelle ou de la première auto. Qu’importe pour toi les chiffres sur l’espérance de vie, les taux de réussite (ou d’échec) scolaire et professionnelle, les durées moyennes des mariages. Ou la soi-disant improbabilité de trouver l’âme sœur une fois passé le cap de 60, 50 ou 40 ans, ou même 30 ans! Tous ces taux, pourcentages et moyennes n’incarnent ni normalité ni fatalité.

Certes, ces chiffres parlent de mon monde ou de ma génération. Mais pas de moi en particulier. « Tu ne dois jamais y chercher réponse à propos de qui tu es ou qui tu seras » insistent mes parents. En être humain unique et libre, « ne laisse jamais qui que ce soit te définir qu’en fonction d’une statistique. Jamais qui que ce soit décider de ton sort qu’en fonction d’une catégorie dans un formulaire. »

Souvent la leçon, facile à comprendre, est difficile à appliquer. Par exemple, je sais que dans un jeu vidéo, l’atteinte de tel pointage et le passage à tel niveau ne sont que des informations affichées à l’écran. Il devrait donc m’être facile de retourner à mes devoirs une fois terminée l’heure réservée au jeu. Mais ces informations sont si addictives qu’elles me retiennent dans le jeu. Pareil pour les échanges avec les amies : confidences, potins, réflexions, arguments, encouragements. Mes parents me grondent pour que je me débranche et dorme. Mais me couper de ces échanges est douloureux. Ces informations-là aussi sont addictives!

À force de tels enseignements, je réalise combien les contours mêmes de ma vie sont délimités par l’existence d’innombrables informations. Ma vie en est complètement traversée.

Nos participations

Je tiens à avoir mon mot à dire sur les informations que d’autres produisent ou utilisent à propos de moi, mes proches ou du monde où j’évolue.

À l’école, je suis membre d’un groupe qui critique un projet de réduction des contenus enseignés pour les concentrer sur les matières mesurées dans les tests nationaux et internationaux. Décrocher de hauts scores nationaux ou internationaux doit demeurer seulement un indicateur de qualité, pas la finalité de notre éducation.

Avec des milliers d’autres jeunes à travers la planète, je participe aux essais d’une application numérique pour aider les étudiants à gérer leurs temps. Cet outil pourrait nous aider à atteindre nos objectifs personnels sans trop sacrifier l’étude, le sommeil ou l’exercice physique. Mais il faut que ce soit nous, et nous seuls, qui gagnons ainsi du contrôle sur nos vies. Pas les concepteurs de l’application qui nous imposeraient leur définition d'une bonne vie. Ni nos parents, enseignants ou amis qui suivraient en détail le déroulement de nos journées. Ni des publicitaires qui détourneraient notre attention vers leurs produits. Voilà pourquoi nous sommes nombreux à discuter ce projet d’application avec ses promoteurs. Peut-être que chercher à se discipliner grâce à un gadget est une mauvaise idée. Mais nous voulons pouvoir le vérifier par nous-mêmes.

Nous sommes aussi nombreux à discuter et chercher à influencer l’évolution des contrôles que les réseaux sociaux nous donnent sur nos propres informations. Ou la quantité d’informations personnelles exigées pour participer à certains concours publicitaires. Ou la qualité des questions posées dans des sondages sur nos opinions et nos habitudes de vie. Ou l’accès aux informations et statistiques que des organisations produisent sur des sujets comme notre santé ou notre utilisation de biens et services.

Discuter et chercher à influencer les maniements d’informations est une sorte de sport politique populaire.

Ma vie, nos vies

Je comprends que je grandis à travers lignes après lignes de textes, de signaux et de programmes. Elles définissent, incarnent et supportent mes relations aux autres. Certaines alimentent mes décisions. Les mêmes lignes ou d’autres, leurs décisions.

Diverses machines peuvent porter nos actes, nos relations et nos décisions sur de longues distances. Leurs mémoires peuvent n'enregistrer les lignes à leur sujet qu'une fraction de seconde ou à perpétuité. Les lignes des formulaires et programmes prises en charge par ces machines balisent, encadrent, régissent nos actes, relations et décisions.

Une large part de moi-même et du monde dans lequel je vis se retrouve comprise dans ces lignes. Réciproquement, une bonne part de la connaissance qu’on peut avoir de moi-même et du monde peut naitre du maniement et de l’interprétation de ces mêmes lignes.

Je vis entre ces lignes.

1 commentaire(s)

Anthony dit :
12 septembre 2014 à 20 h 01 min

Pas drôle de ne pas savoir s'affirmer et de n'exister que pour l'attention des autres...

La Germaine de l'information : "Ne laissez personne guider vos vies".

Soyez certains de rester des enfants immatures et nombrilistes à jamais. Ne vous adaptez pas au monde, le monde doit s'adapter à vous! Même que le monde doit s'adapter à chacun d'entre nous...

... je sais pas comment il va faire le monde pour s'adapter à chacun d'entre nous... bah! il deviendra incohérent et contradictoire! L'important c'est moi (!) et mes informations personnelles! N'est-ce pas?