/misc
Navigation

Clés de notre société numérique : une d'elle, l'argent

Coup d'oeil sur cet article

Les technologies numériques transforment notre monde un peu plus chaque jour. À tel point que nous pouvons affirmer être témoins et acteurs d’une véritable révolution. Or comprendre l’information et ses rôles nous ramène plutôt à une invention ancestrale, familière: l’écriture.

 

* * * * * *

 

Nous comprenons spontanément les rôles que la monnaie, une forme très abstraite d'informations, joue dans nos vies
Source : Fotolia

Écouter la version audio de l'article en cliquer-droit ici pour télécharger sur votre ordi, mobile ou baladeur

 

Sociétés en lignes

Informations, dites-vous?

L’ordinateur a beau avoir été inventé il y a trois quarts de siècle. Ses innombrables avatars électroniques ont beau s’être disséminés partout, jusque dans nos poches, bientôt nos corps. L’humanité a beau amplifier toujours plus sa production d’« octets » et de « données » en quantités toujours plus astronomiques. Comprenons-nous bien ces objets appelés « informations » que les machines manient? Percevons-nous bien les différents rôles que les humains leur font jouer? Savons-nous bien comment nous-mêmes les utiliser? Comment nous pouvons influer les usages qu’en font autrui?

L’éducation de l’adolescente Sarah du précédent texte de cette série relève encore largement de la fiction, même si sa nécessité est flagrante. Pourtant, il suffit de si peu pour en établir les bases. Ce sont précisément ces notions de base que nous explorerons dans cette série.

Deuxièmes texte et audio de la série Vivre entre les lignes

La présence d’informations s’étale de plus en plus au grand jour. Quotidiennement, tout autour de nous. La popularité croissante des applications numériques et des réseaux sociaux multiplient nos occasions d’expérimentation avec les informations. Surtout, notre culture actuelle nous offre déjà plusieurs clés pour leur compréhension et leur maitrise.

Car les informations que nos machines numériques traitent sont loin de constituer une invention récente. Le mot « information » est même relativement ancien. On en repère l’utilisation en français dès le XIIIe siècle. Au fil des siècles suivants, plusieurs professions (tels, police et journalisme) et sciences (telles, physique et mathématiques) se sont approprié le mot. Chaque jargon lui a alors attribué une signification spécialisée.

Il convient donc de préciser lesquelles parmi toutes ces « informations » sont le sujet de cette série et de ce blogue. Pour l’instant, contentons-nous d’affirmer qu’il ne s’agit pas seulement des objets maniés par nos machines numériques. J’inclus tous les produits de cette invention vieille de quelque 6 000 ans : l’écriture.

Certes, le cinquième de la population mondiale n’a pas encore eu accès ou pu achever son alphabétisation. Même ici, dans une société dite développée, trop nombreux sont ceux incapables de lire ce texte (relayez-leur donc le fichier audio du présent billet ou les idées que vous en tirez). Malgré cela, un procédé aussi ancien et puissant que l’écriture laisse ses empreintes à travers toute notre culture. Tous, nous saisissons au moins intuitivement comment les individus, groupes et communautés peuvent utiliser lettres, chiffres et mots. À quoi peut servir le calcul, cet usage particulier de l’écrit. Et, à coup sûr, à quoi sert la monnaie, cette invention presque aussi vieille que l’écriture.

La monnaie comme exemple

L’argent. La monnaie. Qu’est-ce? Sinon des inscriptions sur des pièces de métal. Des inscriptions sur des billets de banque, chèques ou bordereaux. Des chiffres et lettres affichés sur des écrans. Le mot « monnaie » désigne les objets informationnels parmi les plus abstraits que l’humanité ait conçus.

Pourtant, la quasi-totalité d’entre nous comprend aisément ce que sont ces informations. Quel « pouvoir d’achat » cet « argent » représente. Ce que ces chiffres « valent ». Indépendamment de l’insignifiance du métal, du papier ou des pixels leur servant de support. Nous devinons les différentes fonctions auxquels l’argent peut servir dans les rapports entre le vendeur et l’acheteur. Entre l’employeur et l’employé. Entre le banquier et son client. Les différents rôles qu’il peut également tenir – tout comme le poison insidieux qu’il peut constituer – dans les relations entre parents, conjoints ou amis.

Nous savons discuter d’argent. En pratique, nous en débattons beaucoup. Souvent passionnément. En privé et en public. Au travail, à la maison, dans les cafés et les bars. Nous ne parlons pas que de notre propre argent. Nous nous intéressons aussi beaucoup à celui des autres. Sans oublier celui que nos collectivités devraient ou non collecter dans quelles poches pour opérer quels services ou institutions publics. Ou pour en distribuer ou non à quels individus, entreprises ou populations. Nos discussions relatives à l’argent – comme nos actions – sont souvent émotives, emportées. Nos arguments et nos comportements s’alimentent de nos expériences personnelles, du sens commun ainsi que de valeurs et convictions plus ou moins bien ancrées. Nos arguments ou justifications s’appuient également sur ceux avancés par divers spécialistes, commentateurs et politiciens.

Un simple coup d’œil aux étalages des librairies et kiosques à journaux confirme notre obsession pour l’argent. Pas même besoin d’examiner les sujets traités. Il suffit de repérer les titres incluant le mot « argent ». Ce mot se retrouve dans presque tous les rayons. On en trouve un mince échantillon en encadré.

Quelques titres incluant le mot « argent »

Actualité politique : L’argent du pétrole, L’argent du terrorisme (ajoutez les mots que vous voulez après L’argent de...);

Arts : L’argent et la condition d’artiste, L’argent du cinéma;

Astrologie : Le zodiaque et l’argent (éloquent que l’argent soit un des thèmes favoris des arts divinatoires);

Bandes dessinées : L’argent d’oncle Picsou ou ce délicieux Fumer de l’argent rend pauvre;

Cuisine : Le gout, la santé et l’argent;

Culture humaine/Psychologie populaire/Psychologie : L’argent apprivoisé, Comment parler d’argent à son enfant, L’argent en psychanalyse (ici aussi un thème récurrent);

Dictionnaires/Linguistique : Dictionnaire de l’argent, L’argent : Dictionnaire de citations;

Droit : L’argent du divorce, Le blanchiment de l’argent;

Économie/Gestion/Finances personnelles (l’embarras du choix) : Placements d’argent en bourse, L’argent par les fenêtres, Vers l’argent électronique, Où va votre argent?, Comment gagner de l’argent sur Internet;

Enseignement : L’argent et les nombres décimaux;

Ésotérisme et religions : L’âme de l’argent; L’argent dans la Bible;

Essais : L’argent fou, La mort de l’argent;

Histoire : Le mariage et l’argent, La terre et l’argent;

Littérature : L’argent ou la vie, L’argent sale, Histoires d’argent, d’armes et de voleurs (mobile de bien des crimes et ressort de bien des intrigues);

Philosophie : La morale et l’argent, Philosophie de l’argent;

Sciences sociales : L’argent en politique, Les femmes et l’argent;

Sport : L’argent du sport.

Une attention aussi généralisée, souvent justifiée, pour cette forme particulière d’informations devrait nous interpeler. En effet, ne sommes-nous pas citoyens de sociétés dites de l’information? Alors pourquoi ne retrouvons pas en librairie autant de titres portant sur d’autres types d’informations? Sur les informations personnelles, par exemple? Pourquoi ne chercherions-nous pas à comprendre ces autres types d’informations souvent traitées par exactement les mêmes machines qui manipulent l’argent? Pourquoi ne pourrions-nous pas discuter tout autant les importants rôles que jouent toutes ces autres informations dans nos vies personnelles? Et dans les vies de nos organisations et celle de notre société?

Nouveauté familière

On ne compte plus les expressions proclamant notre entrée dans un monde nouveau : « Société de l’information », « Économie de la connaissance », « Cyberespace », « Révolution numérique », « Dématérialisation de l’économie », « Univers virtuel », etc. Ces termes réfèrent à un monde où des objets appelés « informations » et les machines qui les manient jouent des rôles de plus en plus importants. Un peu comme le capital et les machines à vapeur avaient engendré l’économie industrielle et les sociétés modernes. Ces expressions évoquent l’idée d’une révolution. Le cours de celle-ci métamorphoserait les sociétés, les économies, les rapports humains, les cultures, les systèmes politiques.

Or, la nature même des informations très diverses qui alimentent cette révolution nous demeure encore passablement floue. Il en est de même de la nature de leurs maniements par des machines numériques ou des êtres humains. J’ose ajouter que cela peut rester flou même pour certains prophètes, pionniers et artisans de cette révolution. Dans ces conditions, comment individus et groupes peuvent-ils naviguer vers leur poursuite du bien-être, de la liberté et du bonheur dans cet univers en bouleversement? Comment nos sociétés pourraient-elles s’assurer un minimum de maitrise démocratique du changement? Questions cruciales.

Prenons cependant la juste mesure, non seulement du défi, mais également de nos acquis culturels. Car nous sommes loin d’être démunis.

Les citoyens alphabétisés sont déjà familiarisés avec plusieurs formes d’écriture. Par définition, ils savent ce que sont lire et écrire. C’est mon cas et le vôtre, pour nous actuellement reliés à travers le présent texte. Nous apprécions l’écriture, ne serait-ce que comme instruments de communication et de connaissance. Mais peut-être aussi pour le plaisir esthétique d’une phrase bien tournée, d’un exposé éloquent ou d’une mise en page élégante. Nous savons compter et calculer. Nous connaissons les chiffres. Notamment ceux représentant l’argent, tout particulièrement.

Tous les jours, nous sommes exposés à des centaines de messages écrits au travail, sur la rue et à la maison. Beaucoup sont des publicités et autres communications conçues pour capter notre attention, ne serait-ce qu’une fraction de seconde. Nous avons appris à déchiffrer, comprendre, juger et réagir à des assemblages de plus en plus sophistiqués de textes, d’images et de sons. Nous sommes donc familiers avec les différentes formes que prennent les informations. Cela, même lorsque nous ne les concevons pas comme des « ensembles d’informations ».

Nous savons également lire et remplir ces inévitables formulaires. La plupart du temps, du moins. Certains formulaires sont si compliqués ou pénibles qu’on préfère en confier le remplissage à des spécialistes. Pour plusieurs, c’est le cas de la déclaration de revenus aux fins d’impôts.

Notre dressage à la complétion des formulaires a commencé dès notre entrée à l’école. Rappelez-vous ces exercices et examens à choix de réponses où il fallait encercler ou cocher la bonne réponse. Ou ceux avec des cases qu’il fallait emplir de textes, de chiffres ou de figures géométriques. Ensuite, le monde dehors de l’école a continué à nous soumettre à mille questionnaires, formulaires, coupons-réponse et champs à remplir. Nous nous sommes ainsi habitués à ce découpage de la réalité en catégories prédéfinies, précodées, préréglées. À cette catégorisation de notre réalité. Notamment de nos vies individuelles.

C’est souvent à travers des formulaires que nous rencontrons la loi. Le résultat du traitement d’un formulaire fera qu'on nous accorde ou refuse un service, un permis, un revenu, une subvention, l’exercice d’un droit. Le droit emploie l’écriture pour fixer des catégories, principes et règles s’imposant à nous tous. Lorsqu’un projet de loi, de règlement ou de contrat nous concerne, nous pouvons le lire ou le faire lire. Nous pouvons chercher à en évaluer les effets sur nous ou nos proches. Éventuellement, nous pouvons contacter des membres de l’assemblée législative, l’autorité règlementaire ou autres décideurs afin d’influer sur le contenu final du texte.

Ces expériences forment une base pour comprendre la nature des informations et leurs rôles. Même si, comme nous le verrons, plusieurs mécanismes nous régissant sont désormais conçus par des ingénieurs. Même si leurs règles sont écrites en codes informatiques plutôt qu’en français. Et inscrites dans le ventre de guichets automatiques ou ordinateurs plutôt que dans des textes lisibles sur le web ou en bibliothèque.

L’explosion actuelle des applications numériques n’est que la plus récente des accélérations d’une révolution qui a débuté il y a... 6 000 ans, avec l’invention de l’écriture. Ainsi inscrits sur un horizon aussi large, les bouleversements contemporains apparaissent nettement moins explosifs, exotiques ou incompréhensibles. Et surtout, moins incontrôlables.

Cette série

Le principal but de cette série d’articles est de présenter quelques notions essentielles proposées par l’informatique, la linguistique ou les sciences sociales. Ces notions nous permettront de comprendre notre monde numérique et comment y participer.

J’ai choisi comme point de départ les informations personnelles. Car comme elles parlent de nous, leur nous interpelle immédiatement et personnellement. À partir d’elles, nous irons de l’individuel jusqu’au sociétal, et inversement. J’espère que l’exploration proposée au fil des semaines vous sera aussi utile qu’agréable.