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Dans la peau d’un flic | Jour 1

Affronter l’homme à la hache

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Les policiers sont constamment montrés du doigt pour leur réaction dans des situations critiques. L’itinérant tué par balle en février, à Montréal, en est un bel exemple récent. Nos journalistes Stéphan Dussault et Marc Pigeon se sont placés dans la peau de policiers le temps d'une journée passée à l'école de l'emploi de la force de la Sûreté du Québec, qui ouvrait ses portes à un média pour la première fois. Découvrez le récit à cœur ouvert des sept scénarios à haute teneur en adrénaline qu'ils ont vécus, aux côtés de policiers-comédiens et cascadeurs.

Les policiers sont constamment montrés du doigt pour leur réaction dans des situations critiques. L’itinérant tué par balle en février, à Montréal, en est un bel exemple récent. Nos journalistes Stéphan Dussault et Marc Pigeon se sont placés dans la peau de policiers le temps d'une journée passée à l'école de l'emploi de la force de la Sûreté du Québec, qui ouvrait ses portes à un média pour la première fois. Découvrez le récit à cœur ouvert des sept scénarios à haute teneur en adrénaline qu'ils ont vécus, aux côtés de policiers-comédiens et cascadeurs.


Appel no 1 | Nous devons nous rendre dans un parc. Quatre citoyens ont signalé la présence d’un homme étrange se baladant avec une hache à la main.


Le récit de Marc

En arrivant sur les lieux, instinctivement, c’est Stéphan qui s’approche du suspect pour prendre un premier contact avec lui. L’homme, seul, parle aux arbres, manifestement dérangé psychologiquement.

J’évalue la situation: dans mon esprit, à parlementer avec lui, tout devrait se terminer dans le calme.

Je demeure en retrait, pour éviter qu’il nous sente répressifs. Le parc est désert. Et nous avons de l’espace en masse pour travailler.

Mais en même temps, le suspect tient une arme qui peut devenir meurtrière pour Stéphan. Et même pour moi. Quelle stratégie adopter?

Je sors mon poivre de cayenne ou mon bâton télescopique au cas où? Hummm. S’il fonçait vers nous en brandissant son arme, ce ne serait pas suffisant. Je décide plutôt de dégainer discrètement mon arme à feu, surtout que Stéphan n’a que son gaz poivre de sorti. Mais je la garde discrètement derrière ma hanche.

Tout se passe bien. Même que j’aperçois un collègue arriver en renfort dans un second véhicule. Je me dis que tout augure bien. Erreur! C’est plutôt là que tout a basculé!

Sortant en trombe de sa voiture, le pistolet au poing, il fonce vers le suspect et lui hurle de lâcher son arme.

«Mais qu’est-ce qu’il fait là, lui!?, me dis-je. Il va tout faire foirer!»

En deux secondes, des coups de hache étaient donnés, des coups de feu tirés et le suspect ainsi que le troisième policier étaient au sol.

Que s’est-il donc passé?

Après le coup de sifflet de l’instructeur, il me demande ce qui est arrivé. J’ai peine à l’expliquer. Tout est mélangé dans ma tête. Je ne suis plus sûr de rien. J’ignore si j’ai tiré, et quand.

Je me souviens que je ne pouvais pas tirer sur le suspect puisque le troisième policier était dans mon angle de tir. Par chance, Stéphan l’a tiré.

Je suis aussi persuadé que j’ai tiré seulement une fois que le suspect était au sol.

L’analyse des bandes vidéo de l’opération me bouleverse. C’est moi qui ai fait feu sur le suspect! Et trois ou quatre fois. Stéphan n’a tiré qu’à la fin.

Le stress et l’adrénaline provoquent une vision tunnel. La vue et l’ouïe deviennent sélectives.

«Même un policier de bonne volonté peut se tromper, quand ça va vite de même et que c’est un événement à haut stress», résume le sergent Martin Lechasseur.

Une chance qu’on n’avait pas à rédiger un rapport d’événement pour le tribunal. On aurait eu l’air fou avec nos versions divergentes!

PS Pour la petite histoire, bien qu’il était dans ma ligne de tir, je n’ai pas atteint le troisième policier. Fiou!

-- Stéphan Dussault, Le Journal de Montréal


Le récit de Stéphan

Je ne me souviens pas avoir déjà eu une vision aussi fausse de la réalité qu’à ce moment.

Au départ, tout se déroule pourtant bien. L’homme est dans sa tête. Reste à déterminer s’il s’agit d’un insignifiant ou d’un violent. En attendant, je garde une distance raisonnable et je lui crie de déposer sa hache.

Marc et moi ne sommes pas pressés d’intervenir. Mais l’arrivée du troisième policier change tout. Il est énervé, dégaine et tire sur l’homme. Celui-ci se retourne et charge le policier avec sa hache brandie dans les airs.

J’ai tout faux

Mais j’avais tout faux. Et je ne serais même plus là pour en témoigner, selon Martin Béliveau, le cascadeur policier qui jouait le rôle de l’homme à la hache.

«Tu te croyais loin de moi, mais je pouvais aisément t’atteindre», dit-il.

La police parle souvent de garder une distance de sept mètres. Après cela, c’est le citoyen qui peut avoir l’avantage. La vidéo filmée par notre photographe montre que je suis à moins de trois mètres. Et dire qu’à ce moment, où je me croyais en sécurité, je conseillais à Marc de garder ses distances!

Le pire, c’est que le policier venu en renfort n’a jamais tiré. Il a plutôt trébuché en courant vers l’homme à la hache, qui a profité de la situation pour l’attaquer.

J’ai été victime de cette «vision tunnel», où le stress concentre notre regard sur un point précis.

Et je n’ai tiré qu’après le premier coup de hache sur le policier, n’ayant pas changé assez vite ma lecture de la situation, qui est passée d’un fou plutôt sympathique à un homme menaçant la vie de mon collègue. Marc a été bien plus rapide.

«Trois policiers de bonne foi vont rédiger trois rapports différents d’un même événement», dit le formateur Martin Lechasseur. De quoi donner des arguments aux citoyens qui voudront casser du sucre sur le dos des policiers.

Et dans le fin fond du bois, aucune caméra de surveillance ne pourra démontrer hors de tout doute ce qui s’est réellement passé.

- Marc Pigeon, Le Journal de Montréal

 
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