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À la recherche du temps perdu

Guy Lafleur
Photo d’archives À l’époque où il jouait pour le Canadien, l’attaquant québécois Guy Lafleur pouvait rester deux minutes sur la patinoire sans s’essouffler.

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Mario Tremblay a tenté de déborder le défenseur des Bruins de Boston avant de repérer Yvon Lambert qui fonçait vers le but de Gilles Gilbert.

Mario Tremblay a tenté de déborder le défenseur des Bruins de Boston avant de repérer Yvon Lambert qui fonçait vers le but de Gilles Gilbert.

Lambert était couvert par Brad Park si j’ai bien vu et sans doute que dans le hockey d’aujourd’hui, le défenseur lui aurait fait sauter les patins. Lambert aurait foncé dans Gilles Gilbert et peut-être que tout ce beau monde aurait entraîné la rondelle dans le but.

Donc, tard vendredi soir, je me préparais à regarder Patrick Lagacé être beau à Télé-Québec quand en zappant je suis tombé sur une reprise du match entre le Canadien et les Bruins de Boston.

Pas celui de jeudi soir au Centre Bell. Non, c’était le septième match de la finale d’association entre les Bruins et le Canadien. En 1979. Vous le savez, le soir où Don Cherry a cessé de compter après six et donné un avantage numérique à la Sainte-Flanelle.

J’ai été d’autant plus passionné que, ce soir-là, il y avait un encore jeune journaliste juché sur la passerelle du Forum qui couvrait ce match fabuleux. Autrement dit, comme la petite madeleine de Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, les images sur le téléviseur faisaient remonter les souvenirs dans ma mémoire.

Je me rappelais un match dur, âprement disputé, violent.

Comparé au hockey d’aujourd’hui, c’était de la dentelle. Les joueurs, à l’exception de Bob Gainey qui a dû partir la mode et Gary Dornhoefer des Flyers, ne «finissaient» pas leurs mises en échec dans la bande parce qu’ils auraient été pénalisés pour «avoir donné de la bande».

Ça se battait. Mais le jeu était incroyablement propre selon les critères d’aujourd’hui.

DE LONGUES PRÉSENCES

Yvon Lambert n’aurait pas scoré en 2014. Ne faites pas la farce qu’il aurait été trop vieux à 75 ans! Il n’aurait pas compté dans le hockey hyper rapide d’aujourd’hui parce qu’il aurait été rappelé au banc depuis longtemps quand Réjean Houle, Mario Tremblay et lui ont marqué en prolongation.

Les présences sur la patinoire s’éternisaient.

Avant le but, Réjean Houle a pris quelques mises en jeu sans même regarder vers le banc. Et j’ai vu Guy Lafleur rester près de deux minutes sur la glace sans s’essouffler.

Les cheveux au vent, Flower se baladait sur la glace. Il était un des rares à se le permettre. Les autres joueurs, surtout ceux des Bruins, jouaient dans leur corridor. Mes souvenirs avaient embelli le jeu. C’était spectaculaire parce que les défenseurs étaient moins bons qu’aujourd’hui et que les gardiens étaient tout croches. Incluant trop souvent le grand Ken Dryden.

J’ai réalisé que la grande révolution du coaching commençait à peine. Jacques Lemaire et la trappe étaient encore à quelques années d’emmerder les meilleurs joueurs.

En 1979, les coachs canadiens, incluant Scotty Bowman pourtant à l’avant-garde, n’avaient pas encore absorbé le jeu des Soviétiques. On jouait encore du up and down. Ou comme on le dit sur les blogues savants, nord-sud. Les Stastny n’avaient pas encore commencé à se «criss crosser» comme le dirait Claude Ruel.

Pour être franc, Michel Therrien est pas mal supérieur à ce que j’ai vu vendredi soir. Don Cherry était de la bouillie pour les chats et Scotty, le vénéré et tant craint Scotty, était encore bien conservateur.

ILS SONT GROS ET VITES

Ça m’a fait drôle de revoir une glace blanche… et des bandes vierges. Pas de publicité sur les bandes et surtout pas le sacrilège de peindre sur la glace des logos de commanditaires. Le croiriez-vous, ça m’a pris plusieurs minutes à m’habituer à cette nudité.

Le talent demeure le talent. Une fois habitué au rythme et au sens du jeu, j’ai été ébloui par le Big Three. Serge Savard, Larry Robinson et Guy Lapointe, crinières et toupets au vent, étaient toujours sur la glace. Dans les vingt dernières minutes du match, ils jouaient en rotation.

Grands, beaux et surdoués. Faut dire que leurs passes arrivaient sur la palette de Guy Lafleur, de Steve Shutt et de Jacques Lemaire. Ils savaient quoi faire avec l’objet sacré.

J’ai eu du plaisir. Beaucoup. Mais il faut être conscient. Les systèmes raffinés des équipes modernes embouteilleraient ces grandes étoiles du passé. De plus, des défenseurs plus grands, plus gros, plus forts et aussi bons patineurs que Savard, Robinson et Lapointe, toutes les équipes en ont. Ils n’ont peut-être pas le génie de ces légendes, mais ils patinent comme un train sans contrôle à Mégantic.

C’était un hockey d’improvisations. Souvent géniales. Toujours passionnantes. Mais les joueurs modernes, conditionnés à jouer comme des machines selon une programmation préparée par les coachs, savent occuper toute la patinoire.

On leur a appris où aller, quand y aller et combien de temps y rester. L’espace leur appartient. Guy Lafleur souffrirait le martyre.

 

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