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Véhicules utilitaires

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Quelle émotion éprouveriez-vous à bruler un billet de 100 dollars? Malaise? Excitation? Cette émotion serait provoquée par la destruction irréversible d’informations représentant une unité de valeur échangeable avec d’autres. Car ces informations — comme toute autre — demeurent indissociables de leur véhicule matériel.

 

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Aucune information n’est plus durable ni ne va plus loin que son véhicule physique
Gracieuseté de NASA/Jet Propulsion Laboratory

Écouter la version audio en cliquant-droit ici pour télécharger sur votre ordi, mobile ou baladeur

Toute information nous permet d’interagir à travers le temps et l’espace. Cette capacité varie selon le support physique. Cette variation devient flagrante entre matières inertes et ondes électromagnétiques.

Quel effet cela vous ferait-il de sortir un billet de banque et de le bruler?

Si un pincement au cœur la cause n’est pas la combustion d’une fraction de gramme de matière. Si excitation jouissive, celle-ci ne résulte pas que de la flamme momentanée.

Cinquièmes texte et audio de la série Vivre entre les lignes

L’émotion provient surtout de la destruction irréversible d’informations. Et pas n’importe lesquelles! L’écrit volatilisé en fumée véhiculait une unité de valeur que nous pouvions échanger avec autrui.

Les informations détruites nous permettaient d’obtenir d’une autre personne un bien ou un service. Ou lui rembourser une dette. Ou lui offrir une assistance. Ou lui donner un cadeau.

Volatilisée également, la capacité de nous faire un cadeau.

D’où l’émotion suscitée. Nous avons irréversiblement détruit des informations représentant un fragment de pouvoir dans le monde humain.

Support véhicule

Aucun écrit n’est plus durable ni ne va plus loin que son support physique.

Prenons les disques audiovisuels des sondes Voyager I et II qui quittent notre système solaire à plus de 55 000 kilomètres/heure. Sorte d’arches de Noé culturelles, ces disques de cuivre plaqué or transportent 116 images de la vie sur Terre ainsi que des sons naturels, musiques et salutations en 55 langues. Une collision étant peu probable, ces informations devraient demeurer lisibles bien après la disparition des humains sur Terre. Elles pourraient survivre même à notre planète que notre Soleil engloutira dans sept-milliards d’années.

Fragile papier ou métal inaltérable. C’est la matérialité de l’information qui lui permet de franchir tout autant le temps que l’espace.

Le temps : si le support est persistant, l’objet information se préserve dans la durée. Il soutient alors la mémoire humaine.

La persistance matérielle permet l’accumulation dans nos bibliothèques et archives; centres de données et baladeurs multimédias. La mémoire ainsi soutenue dépasse celle de l’individu. Le stockage d’informations assoit puissamment la mémoire des groupes, collectivités, sociétés et civilisations. Cette accumulation fonde une large part de leurs histoires, identités, consciences et décisions. Nous y reviendrons ailleurs dans cette série.

L’espace : tant que le support est déplaçable, l’objet information permet la transmission à travers la distance. Il soutient alors la communication humaine.

Cependant, la mobilité implique souvent un compromis sur la durabilité. La monnaie-marchandise en métal précieux est résistante. Même si l’inscription « 1 once d’or » disparait, l’once d’or demeure. Mais cette matière est lourde et encombrante.

La monnaie papier est plus aisée à transporter. Longtemps, elle a été directement convertible en métal précieux. Cependant, peu importait que l’inscription soit « 1 once » ou « 1 tonne ». Elle ne nécessitait qu’un peu de papier. En contrepartie, le support est plus fragile à la destruction et à la contrefaçon.

Aujourd’hui, les monnaies ne sont plus garanties par du métal. Un dollar, euro ou yen ne représente plus que la valeur d’échange que des populations et des marchés financiers se montrent prêts à lui attribuer.

Onde porteuse

Même légers, le papier et autres solides n’ont longtemps voyagé qu’à vitesse de marche, propulsion animale ou bateaux. Quelques kilomètres à l’heure seulement.

Au XIXe siècle, la communication s’accélère de manière spectaculaire grâce à un nouveau support : l’électricité.

Dans le télégraphe de Morse et Vail, les informations sont transmises sous la forme d’une suite d’impulsions électromagnétiques longues ou courtes.

À chaque décharge électrique, l’opérateur émetteur met en mouvement les électrons du fil conducteur le reliant à l’opérateur récepteur. Comme ces électrons sautent d’atome en atome de manière chaotique, leur déplacement d’ensemble est lent : quelques centimètres à l’heure selon la puissance du courant. Par contre, l’accélération des électrons génère une impulsion électromagnétique qui, sur un fil de cuivre dénudé, se propage à environ un milliard de kilomètres à l’heure. Plus de 90 % de la vitesse de la lumière.

Rapidement, les entreprises télégraphiques songent au service de transfert d’argent. Cependant, si l’onde électromagnétique est rapide, elle demeure éphémère. Comment éviter que la somme transférée disparaisse avec les ondes la véhiculant? Réponse : en combinant ondes et solides par des procédures strictes exigeant la production de copies durables des informations télégraphiées.

Typiquement, la demande de transfert d’argent était inscrite sur un formulaire papier. L’original était conservé par l’entreprise de télégraphie. Une première copie papier servait de reçu à l’envoyeur. Une seconde copie papier était acheminée à l’opérateur. Ce dernier prenait aussi note sur papier de toutes ses opérations de transmission. Et surtout, de la confirmation que le message a correctement été reçu par l’opérateur récepteur. Ces notes étaient conservées par l’entreprise.

Le bureau récepteur appliquait des procédures similaires d’enregistrements papier de la réception du message, de l’ouverture de compte et du contact avec le destinataire. Ce dernier ayant prouvé son identité, on lui remettait la somme convenue en échange d’un reçu papier.

Enfin, la confirmation de la réalisation du transfert prenait le chemin inverse, en suivant toujours les mêmes procédures. Ainsi, l’envoyeur apprenait que le destinataire avait — selon toute vraisemblance — bien reçu l’argent de son paiement, son remboursement, son assistance ou son cadeau.

Supports conjoints

Des informations ne peuvent à la fois voyager et être conservées telles quelles que si elles ont un support solide comme du métal, papier ou plastique.

Comme pour le télégraphe, la communication par ondes électromagnétiques exige souvent la production d’informations à la fois sur des supports solides et électromagnétiques. Même pour une distance minuscule entre deux sous-composants d’un même appareil numérique. Forcément, le même signal ou élément de connaissance sera alors reproduit en plusieurs endroits. Ceci est vrai pour toute opération numérique.

Comme nous le verrons, cette multiplication des informations a des implications pour nos interactions interpersonnelles.