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Week-end rouge 1974

Une ville abandonnée par ses pompiers

Il y a 40 ans, Montréal était ravagée par des incendies tandis que ses pompiers déclenchaient une grève illégale

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Le 31 octobre 1974, les pompiers de Montréal, mécontents de leur salaire, déclenchaient une grève illégale. Pendant trois jours, plus de 140 incendies ont ravagé la ville, particulièrement le quartier Centre-sud. Les sapeurs n’intervenant pas, les citoyens prirent alors possession des camions

Le 31 octobre 1974, les pompiers de Montréal, mécontents de leur salaire, déclenchaient une grève illégale. Pendant trois jours, plus de 140 incendies ont ravagé la ville, particulièrement le quartier Centre-sud. Les sapeurs n’intervenant pas, les citoyens prirent alors possession des camions et des boyaux. À l'occasion du 40e anniversaire de ce qui est tristement connu comme le «week-end rouge», Le Journal s'est entretenu avec des témoins et des acteurs de ce conflit de travail marquant.

Triste et beau à la fois

«C’était triste à voir, mais au fond, c’était aussi très beau, se souvient Jacques Bourdon, qui était alors photographe pour Le Journal. J’en ai couvert, des affaires, pendant ma carrière, mais je n’ai jamais vu autant d’entraide entre les citoyens.»

Les 2400 pompiers de Montréal demandaient une augmentation salariale pour rattraper l’inflation galopante de l’époque, comme en avaient obtenu avant eux les cols bleus et les policiers. Mais le maire de l’époque, Jean Drapeau, refusait de la leur accorder. Et une sentence arbitrale venait de lui donner raison.

Le premier soir de la grève, un énorme incendie éclate à l’angle des rues Papineau et Mont-Royal. Personne n’est là pour l’arrêter, alors il se répand, se souvient Jacques Bourdon. Tout comme les nombreux foyers d’incendie qui se déclarent de la rue Ontario à la rue Sherbrooke, entre les rues Wolfe et Amherst.

«Personne ne s’attendait à ça! s’exclame M. Bourdon. Les gens ont été pris de court.»

Le deuxième soir, personne ne dormait, continue-t-il.

«Les cadres essayaient du mieux qu’ils pouvaient d’éteindre les feux. Les gens sont allés chercher les camions et les boyaux pour mettre la main à la pâte. Tu voyais de plus en plus de gens. Des fois, c’était des curieux qui venaient voir ce qu’il se passait et au bout d’un moment ils embarquaient avec les autres.»

Serge Larivière, citoyen de Montréal, avait 26 ans à l’époque. Il avait fondé, avec ses amis, un organisme bénévole qui patrouillait la nuit pour venir en aide aux autorités lors d’accidents ou d’incendies.

Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre, il s’est rendu sur les lieux d’un feu avec ses collègues.

«On se rendait compte que le feu s’aggravait, mais il n’y avait pas de pompiers sur place!» raconte-t-il.

«On a fait le quartier au complet. Pendant 20 heures, on n’a pas arrêté. Les maisons tombaient les unes en arrière des autres, comme des dominos», se remémore M. Larivière.

Avec ses collègues patrouilleurs, ils défonçaient les portes pour sauver les gens. «On ne savait pas trop ce qu’on faisait. Je me souviens d’une dame, on est allé la chercher deux fois en ligne parce qu’elle était remontée pour aller chercher son chat… La deuxième fois, on a juste eu le temps de descendre et tout s’est effondré.»

La fin du conflit

C’est finalement dans la nuit du 2 au 3 novembre que le conflit s’est réglé, dans le bureau montréalais du premier ministre québécois de l’époque, Robert Bourassa.

«Le maire Drapeau avait décidé qu’il n’irait pas à l’encontre de la sentence arbitrale qui avait déjà été fixée et que, de toute façon, il n’avait pas les sous, se souvient Jean Cournoyer, qui était alors ministre du Travail. Robert essayait de lui faire comprendre que ce n’était plus juste un conflit de travail, mais un problème social.»

Le gouvernement du Québec s’est finalement engagé à donner les fonds nécessaires à la Ville pour accorder aux pompiers une augmentation de salaire correspondant à peu près à l’inflation.

Le 3 novembre, les pompiers retournaient au travail.

Heureusement, il n’y a eu aucun mort durant ce sulfureux week-end, où des centaines de Montréalais ont perdu tout ce qu’ils avaient. Les tribunaux ont condamné l’Association des pompiers de Montréal à verser 1 million $ d’indemnités aux victimes.

Une autre époque

Quand les relations entre la Ville et ses employés ont commencé à s’envenimer, cet été, en raison du projet de loi 3, Jacques Bourdon et Serge Larivière ont évidemment pensé à ce week-end tragique d’il y a 40 ans.

Mais il faut rappeler le contexte de l’époque, extrê­mement différent de la situation actuelle, au Québec.

«Dans les années 1960-1970, les syndicats avaient le vent dans les voiles, explique Jacques Rouillard, historien du syndicalisme et professeur à l’Université de Montréal. Il y a eu beaucoup de longs conflits dans les secteurs publics et parapublics, et des gains importants ont été faits sur les conditions de travail. Les syndicats avaient donc un bon rapport de force.»

Une grève illégale des pompiers et des policiers serait difficile à imaginer, aujourd’hui, admet M. Rouillard. «Si ça devait arriver, il y aurait une loi spéciale très rapidement, et des sanctions.»

«Le contexte socioéconomique n’est plus du tout le même, ajoute-t-il. Les conflits de travail ont considérablement diminué depuis les années 1980.»

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