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La honte

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L’agression sexuelle n’est pas le fait d’individus anonymes qui, au fond de ruelles sombres ou à la sortie des bars, attaquent leurs victimes et les laissent choir derrière eux après avoir pris ce qu’ils voulaient. Une femme sur trois subira une agression sexuelle au cours de sa vie et l’écrasante majorité de ces agressions seront commises par une personne en qui elles avaient confiance.

L’agression sexuelle n’est pas le fait d’individus anonymes qui, au fond de ruelles sombres ou à la sortie des bars, attaquent leurs victimes et les laissent choir derrière eux après avoir pris ce qu’ils voulaient. Une femme sur trois subira une agression sexuelle au cours de sa vie et l’écrasante majorité de ces agressions seront commises par une personne en qui elles avaient confiance.

Cette femme sur trois, c’est celle qui a été abusée par son frère ou son père. C’est celle qui a été attouchée par un voisin ou un professeur. C’est celle dont le patron s’est servi de sa position d’autorité pour obtenir des rapports sexuels par la force. C’est celle qui s’est confiée, aux proches, aux collègues, à des personnes de confiance, et que l’on n’a pas crue.

Que l’on a fait taire, car elle allait nuire à la réputation de l’agresseur, qui, loin d’être un monstre, est un bon gars, un gars bien ordinaire, un honnête citoyen qui paie ses taxes, un gars de carrière respecté, un bon voisin qui prête toujours sa tondeuse et qui ne fait jamais de bruit passé 23 h.

Game d’image

Tout, toujours, est une game d’image, de réputation. L’agresseur, lui, entretient soigneusement la sienne, alors que la victime peine à se remettre de ce qui lui arrive.

On la dira incohérente, au mieux, menteuse, au pire. On lui dira peut-être qu’elle l’avait cherché. Que sa jupe était trop courte. Qu’elle avait trop bu ou est sortie trop tard le soir. Qu’elle avait flirté avec lui.

Qu’ils sont ensemble depuis si longtemps. Que ça ne compte pas vraiment comme une agression. Qu’elle ne cherche qu’à gâcher la vie du bon gars, l’ambiance du bureau, l’unité de la famille, l’harmonie d’un couple, name it. Alors, elle se taira.

Elle s’est peut-être tue pendant des années, traînant son lourd secret et la violence de l’autre comme le poids de sa peur et de sa honte.

Elle craint peut-être ne pas parvenir à surmonter la lourdeur d’une plainte à la police et d’un processus judiciaire où elle sera interrogée, contre-interrogée, examinée, réexaminée, contredite, pour finalement avoir très peu de chances d’obtenir réparation.

Cette semaine, la Fédération des femmes du Québec, en collaboration avec l’organisme d’aide aux survivant-e-s d’agressions sexuelles Je suis indestructible, mettait en ligne le mot-clic #AgressionNonDénoncée, tirée de l’anglais #BeenRapedNeverReported.

Une femme sur trois

C’est cette femme sur trois qui, décidant enfin de sortir de l’ombre, a mêlé sa voix aux milliers et même millions d’autres survivant-e-s.

Dans un puissant cri parfois libérateur, parfois douloureux, elles crient leur blessure et demandent à ce que l’on porte attention à cette forme de violence banalisée au point où les agresseurs sévissent plus souvent qu’autrement dans l’impunité.

Taisez-vous. Écoutez. Arrêtez de pointer du doigt les survivant-e-s d’agression sexuelle pour n’avoir pas dénoncé à la police, au juge ou au bon Dieu, mais pointez plutôt du doigt les agresseurs, leurs complices, et tous ceux qui ont choisi de détourner le regard et sur ceux qui ont découragé les survivant-e-s de dénoncer.

La honte doit changer de camp.

 
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