/news/society
Navigation
Entrevue

Sortir de l’Itinérance

Du jour au lendemain la vie a basculé pour Yvon Massicotte qui s'est retrouvé à la rue à 45 ans

Yvon Massicotte
Photo Pierre-Paul Poulin, Le Journal de Montréal Yvon Massicotte avec son fils Eric

Coup d'oeil sur cet article

Pendant des années, Yvon Massicotte a vécu une vie sans histoire. Ferrailleur, il avait sa petite entreprise et faisait beaucoup d’argent. Un jour, alors qu’il faisait de l’émondage avec son neveu, un arbre de 10 tonnes est tombé sur lui. Incapable physiquement de travailler, il s’est retrouvé à la rue.

Pendant des années, Yvon Massicotte a vécu une vie sans histoire. Ferrailleur, il avait sa petite entreprise et faisait beaucoup d’argent. Un jour, alors qu’il faisait de l’émondage avec son neveu, un arbre de 10 tonnes est tombé sur lui. Incapable physiquement de travailler, il s’est retrouvé à la rue.

Pendant trois ans, il a survécu en ramassant des canettes et en quêtant. Des ingénieurs, des architectes, des banquiers, qui sont devenus itinérants, il en a rencontré dans la rue. Comme le dit son fils Eric : « Chaque personne peut être à deux ou trois badluck de l’itinérance ». C’est en devenant camelot à l’Itinéraire qu’il a redonné un sens à sa vie. Aujourd’hui, agent de développement et de formation au Journal l’Itinéraire, il en aide d’autres à se sortir de la misère.

Vous êtes agent de développement et de formation au journal l’Itinéraire, mais vous étiez d’abord et avant tout un camelot?

C’est exact. À force de travail et de détermination, je suis devenu sur les 150 camelots, l’un des 10 meilleurs vendeurs. Mais ça m’a pris du temps à le devenir. Je me souviens de ma première fois, il y a 7 ans, où par une très froide journée d’hiver, pendant douze heures j’ai fait le poteau à geler, pour finalement n’en vendre que dix sept.

Vous avez-vous- même vécu dans la rue, comment était votre vie avant

J’avais une vie stable. J’étais un workaholic. J’étais ferrailleur. J’avais ma propre petite entreprise, et je gagnais très bien ma vie. J’avais une conjointe, et je m’occupais des enfants de mon frère décédé d’une tumeur.

Mais, même avec un bon salaire, je vivais au jour le jour. J’investissais pour mon entreprise. Sinon, je payais la traite à mes chums à la taverne, le soir après le travail. En plus, je pariais sur les courses de chevaux. Je ne mettais jamais d’argent de côté, je n’avais pas d’assurance. Je n’étais pas un homme responsable. Puis, du jour au lendemain, je me suis retrouvé dans la rue, de 1999 à 2003, j’ai été un itinérant.

Et qu’est ce qui vous a mené à la rue ?

On m’a retiré mon permis de conduire après une infraction reliée à l’alcool au volant, alors, j’ai fait de l’émondage avec mon neveu. Mais le 19 octobre 1995, un arbre est tombé sur moi. Résultat, je n’ai pas pu marcher pendant trois mois et éventuellement je me suis retrouvé à l’aide sociale, avec la modique somme de 600$ par mois.

Vous avez perdu votre logement?

Un jour, je suis arrivé chez moi, et la serrure avait été changée. Ne sachant pas quoi faire, j’ai erré dans les autobus pendant trois jours, puis au terminus Voyageur. Je ne savais pas qu’il existait des maisons d’hébergement à Montréal. J’avais faim, soif, je n’avais pas un sous sur moi. Après trois jours dans la rue, ma sœur m’a fourni quelques ressources pour les personnes dans ma situation

C’est à ce moment-là que vous avez fait appel aux maisons d’hébergement ?

Mon initiation s’est faite à la Welcome house. Il était deux heures du matin, j’étais très sale, et on m’a gentiment laissé entrer malgré le fait qu’il était très tard. J’ai pris une douche, on m’a donné des vêtements propres, et j’ai pu passer la nuit au chaud dans le passage. Ma vie d’itinérance venait de débuter…

À quoi ressemblaient vos journées ?

Un ami itinérant, alcoolique invétéré, m’a montré à me débrouiller. Tous les jours, beau temps, mauvais temps, je ramassais des canettes dans les containers de la ville. Je rentrais dedans, je vidais les sacs, et je les vendais chez IGA, ce qui me donnait environ 30-40$ par jour. L’après-midi, je jouais aux courses avec l’argent ramassé. Non seulement c’était ma passion, mais en plus, ça me permettait de socialiser avec des gens que je connaissais depuis les vingt dernières années. Le soir, je rentrais me coucher dans les refuges. J’ai fait cette routine pendant près de trois ans.

Comment en êtes- vous venu a finalement changé ?

J’en avais de plus en plus marre de vivre dans la rue, sans travail, et sans logement. Je me suis rappelé de mon enfance et du temps où je m’étais promis qu’un jour je serais quelqu’un. Je me disais également que je n’avais pas travaillé 40 ans de ma vie pour finir mes jours dans la rue. Alors, à force de démarches, j’ai pu obtenir un loyer à prix modique grâce à un programme d’aide gouvernemental.

Vous ne vouliez pas retourner travailler ?

J’étais devenu plutôt mésadapté côté travail. Ça faisait des années que je n’avais pas travaillé pour quelqu’un d’autre. J’avais 54 ans, et j’étais plutôt en perte d’autonomie.. Quand tu vis dans la rue pendant des années, la santé mentale en prend un coup.

Je suis tombé en dépression, et je ne voulais plus ramasser de canettes. Alors, un ami itinérant m’a suggéré d’aller quêter dans Côtes- des- Neiges. Il me disait que ça serait moins fatiguant. Alors orgueilleux comme je suis, j’ai tenté le coup mais en couvrant mon visage pour que personne ne me reconnaisse.

Alors, d’ancien ferrailleur vous êtes devenu mendiant ?

Je faisais le poteau, et je quêtais. Je faisais environ 60$ quotidiennement. Puis, un jour, alors qu’il faisait très chaud, j’ai baissé mon foulard, et un ancien client m’a reconnu. Ça a été ma dernière journée. J’étais déjà gêné de quêter et de voir quelqu’un que je connaissais m’a totalement refroidi. C’est donc le 2 février 2007 que j’ai débuté ma vie de camelot, à -30 degrés. Gelé des pieds et des mains, j’ai vendu le journal de 8 heures le matin à 9 heures le soir. Et au bout de quelques mois, j’ai réussi à me faire une clientèle. Je n’ai jamais quitté l’organisme depuis.

Votre travail de camelot vous a fait du bien ?

Avec le temps, j’ai retrouvé l’estime de moi-même, et j’ai repris confiance en moi. J’aime le contact avec les gens, j’ai rencontré des tas de personnes intéressantes, des avocats, des médecins, des étudiants…Chaque fois, de les voir s’arrêter pour m’acheter un journal me faisait chaud au cœur.

Diriez-vous qu’en général, la population est indifférente aux itinérants ?

Très indifférente. Les gens ne savent pas ce qui peut mener une personne à se retrouver dans la rue. J’ai rencontré des architectes, des ingénieurs, des monteurs de ligne d’Hydro Québec, pour toutes sortes de raisons, ces gens se sont retrouvés dans la rue.

Et comment devrait-on réagir face à un itinérant ?

En lui disant bonjour, en lui faisant un sourire. Les personnes qui quêtent vivent souvent un grand isolement, et leur seul contact est celui qu’ils ont avec le public.

Aujourd’hui, vous avez une vie comme les autres ?

J’ai mon logement, et j’adore mon travail au sein del ‘Itinéaire. À 61 ans, mon cheminement n’est pas terminé. Parfois, je parie aux courses de chevaux, ça demeure une passion. Si je n’avais pas autant investi aux courses, je serais probablement propriétaire de trois immeubles à logements. Mon objectif maintenant est d’apprendre à mieux gérer mon budget.

Etes-vous fier de vous aujourd’hui ?

J’ai fait preuve de persévérance, et de courage pour m’en sortir. Si ça n’était pas de l’itinéraire, je ne serais pas heureux comme je le suis aujourd’hui. Mon travail a donné un sens à ma vie. Aujourd’hui, je suis devenu quelqu’un pour les autres. Chaque jour je donne de l’espoir aux camelots, en leur montrant qu’il est possible de s’en sortir.

Quels sont les plus grands préjugés face aux itinérants ?

Qu’on dise d’un camelot qu’il ne travaille pas...Quelqu’un qui passe 12 heures par jour dehors, beau temps, mauvais temps, est quelqu’un qui travaille...Aucun itinérant ne mérite d’être jugé. On ne connaît pas l’histoire de chacun d’eux. Demandez à un camelot de vous raconter son histoire, et vous pourriez être surpris. Malgré les aléas de la vie, il vend son journal, il a le courage de continuer. Alors que d’autres à sa place, se seraient peut être suicidés.

Vous avez un fils Eric, et deux petits- fils. Quel message voudriez-vous leur livrer ?

Que je suis un grand travailleur qui, un jour, est tombé malade. Je n’ai jamais lâché, et un jour, j’ai réussi à m’en sortir.

Commentaires