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Chroniques d’une romancière angoissée

Guerre de pouvoir

Rendez-vous la semaine prochaine !
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- «Ta fin ne fonctionne pas.»

- «Ta fin ne fonctionne pas.»

Hein? De quoi mon éditeur se mêle-t-il tout à coup? La conclusion de mon roman est correcte. Je ne vois pas du tout ce qui ne marche pas!

- «Euh... C’est parce que c’est MOI l’auteure!», lui dis-je, sur un ton qui ne laisse place à aucune nuance.

Assis derrière son bureau, il se lève et reste debout. Je comprends qu’il cherche à m’impressionner, mais ça ne se passera pas comme ça. Je l’imite aussitôt, en ne le quittant pas des yeux. Confrontation 101: se placer au même niveau que son adversaire... tout le monde sait ça!

Il poursuit son idée, en mentionnant que je vais devoir trouver un autre dénouement à mon histoire. Selon lui, ça manque de punch.

À ce stade-ci, si je m’écoutais, j’arracherais son calendrier au mur et je le réduirais en mille miettes. Ça peut paraître banal comme geste, mais il faut savoir qu’il s’agit d’un document de collection, qui contient des photos exclusives de kangourou, l’animal préféré de mon éditeur. En fait, il en est complètement gaga... ce qui est pour le moins étrange!

Un suspense ?

Bonne joueuse, je lui demande s’il a une suggestion à me faire. Ses yeux s’illuminent: visiblement, il n’attendait que ça! Il me propose alors de terminer mon roman sur un suspense.

La dernière scène est celle du mariage entre mon héroïne et son prétendant qu’elle a fini par conquérir, après de nombreux rebondissements. Classique, mais efficace. On ferme le livre au moment où il répond finalement: «oui, je le veux».

Mon kangourou d’éditeur veut que la réponse de mon personnage ne soit pas dans le roman. Il souhaite que la lectrice ignore s’il a dit oui ou non et qu’elle s’imagine sa propre fin. Hein? C’est quoi cette niaiserie-là?

On n’est pas dans un film d’auteur, mais bien dans un roman d’amour à la Harlequin. Il faut une happy end. Point final. Je lui fais valoir mes arguments, mais il ne démord pas de son idée

- «Les lectrices connaîtront la suite dans le tome 2», affirme-t-il.

Quel tome 2? Il n’y en a pas, c’est un livre unique! Et il ne semble même pas s’en souvenir! Mêlé pas à peu près, monsieur l’éditeur... Même une fois informé de cet état des choses, il ne revient pas sur sa position. Il souhaite que lui et moi, on parte une nouvelle mode. Celles des fins ouvertes, qui laissent place à l’imagination. De quessé?

Il n’est pas question que je sois complice de mon suicide professionnel. C’est évident que si je m’amuse à torturer mes lectrices de la sorte, elles ne me feront plus jamais confiance et n’achèteront plus aucun de mes bouquins. Ce sera la déchéance totale!

Le contrat à la rescousse

Je songe au contrat que j’ai signé avec lui et je me demande ce qu’il prévoit en cas de discorde. Je me rappelle que pour la page couverture et le titre, c’est lui qui a le dernier mot, mais qu’en est-il du texte? Hum... Il me semble que ce n’est pas clair. Et puis, je n’ai pas le temps de vérifier, nous devons nous décider maintenant, puisque la correctrice attend notre dernière version. Elle l’envoie à l’imprimeur demain matin.

Mais tel que je connais mon éditeur, il ne me laissera pas gagner. S’il a une chance d’avoir le dessus sur moi, il va la prendre! Le voilà même qui me glisse une feuille de papier avec trois paragraphes intitulée: Nouvelle fin du livre de Romancière angoissée... Ah le Tab?&$%#! Il a tout manigancé.

Je lis sa proposition. C’est nul, complètement nul! Mais... comment lui dire sans l’offusquer? Je réfléchis et je décide de prendre un risque.

- «Ok, c’est beau, j’achète ta fin!»

Fier comme un paon, il s’empresse d’expédier le manuscrit revu à la correctrice, pendant que je vais m’enfermer dans les toilettes des femmes. J’attends qu’il soit 17h et qu’il quitte pour aller à un de ses fameux 5 à 7 du jeudi. Ce qu’il ne tarde pas à faire.

Je m’assure que l’endroit est désert et je me rends discrètement à son bureau. Comme je le prévoyais, son ordinateur est allumé. Yessss! Je prends sa place et je rédige un courriel pour la correctrice, en expliquant que Romancière angoissée a changé d’idée et qu’elle vient d’écrire une nouvelle conclusion. J’ajoute, bien sûr, ma fin à moi, que je recompose à l’instant. Et voilà! J’envoie le tout et je me régale à l’avance de la tête qu’il fera quand je lui lirai: «oui, je le veux»... Dans tes dents!

 

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