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La pollution mentale

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«J’ai vu les plus grands esprits de ma génération annihilés par la bêtise [...] broyés, dans la grande machination des ténèbres». - HOWL, Allen Ginsberg

«J’ai vu les plus grands esprits de ma génération annihilés par la bêtise [...] broyés, dans la grande machination des ténèbres». - HOWL, Allen Ginsberg

Dans une autre vie, assez courte, j’ai été réalisateur de publicités. J’avais vingt ans. Je tâtonnais, comme tout le monde. À cette époque, je roulais sur l’or.

Les boîtes pour lesquelles je travaillais produisaient les grands incontournables du secteur; des pubs de bière avec des filles aux seins comme des boules de quilles et des pubs de pick-up pilotés par des douchebags. Je faisais des cachets quotidiens si élevés que je n’avais qu’à travailler quelques jours par année pour faire un salaire plus élevé que la moyenne des Québécois.

J’aurais pu faire ça toute ma vie (et passer 350 journées par année devant le miroir d’une salle de musculation, par exemple). J’aurais pu m’habituer à dire «qu’il faut bien gagner sa vie, tourner pour ne pas perdre la main, nourrir ses enfants...»... Mais j’ai vite compris que je ne survivrais dans cet univers dégénéré (d’un triple point de vue artistique, écologique et intellectuel) où des «créatifs» qui ont l’envergure intellectuelle d’une boîte de céréales font la loi.

Je n’étais notamment pas confortable avec l’idée de travailler pour l’industrie automobile puisque je suis 100 % certain que les moteurs à explosion -leur civilisation, leur économie, leur écologie- sont un facteur-clé de la destruction de la vie sur terre. Et d’ailleurs, je me demande: peut-on prétendre «gagner» sa vie lorsqu’on contribue à la détruire? J’ai pris ma retraite rapidement.

Tous les jours je reconnais la voix de l’un de mes amis acteurs dans une pub de chars. Tous les jours je vois des pubs bien fagotées par les artisans du cinéma québécois que je connais bien. Toute une génération de petits génies qui consacrent leur précieuse énergie vitale à produire du slick, du hip et du funky pour nous vendre... la fin du monde.

Peut-on prétendre être artiste lorsqu’on sert ces intérêts-là? Est-ce que l’argent suffirait à vous faire accepter le contrat de TransCanada Pipelines pour nous passer le tuyau au travers du corps? Lequel d’entre vous ferait les voix pour nous narrer la mort dans des termes jolis? Jusqu’à quand, mes amis?

Inspirons

Vous pensez que je suis un marxiste-léniniste égaré? Notez plutôt d’où viendra le progrès: le maire de Sao Paulo (métropole culturelle et économique de l’Amérique du Sud, 21 millions d’habitants), Gilberto Kassab, a fait voter il y a 8 ans une loi qui interdit tout affichage publicitaire dans l’espace public. Aujourd’hui, 70 % des Paulistanos appuient cette mesure révolutionnaire.

Un seul élu (sur 46), un certain Dalton Silvano, avait voté contre la loi à l’époque. Il y demeure opposé à ce jour. Devinez ce que fait ce monsieur? Je vous le donne en mille: publicitaire!

Près d’une cinquantaine de villes dans le monde ont adopté des législations similaires récemment. Buenos Aires y réfléchit. Rome et Paris aussi. À quand une vraie réflexion sur l’abolition de la pollution mentale de l’espace public québécois?

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