/news/society
Navigation
Entrevue | Itinérance

Ex-drogué, ex-sans-abri, il voit son doctorat récompensé

Selon Eric Weissman, qui a fait son doctorat à l’Université Concordia, il faut offrir davantage de logis à prix abordable pour les toxicomanes et les gens souffrant de maladie mentale.

eric weissman
Photo Marie Poupart Sa thèse qui porte sur les communautés intentionnelles de sans-abri examine le problème à partir de multiples perspectives comme les sciences politiques, les politiques publiques, l’urbanisme, et la santé mentale. photo Jerome Crowder

Coup d'oeil sur cet article

Alcoolique, toxicomane et itinérant dans les années 80 et 90, il connaît la déchéance la plus totale « À l’âge de 34 ans, j’étais dans un si piètre état physique et mental que si je n’allais pas chercher de l’aide, j’allais mourir » a expliqué Eric Weissman qui s’en est finalement sorti grâce à des thérapies et à l’accès à un centre de réhabilitation à long terme.

Son histoire a fait le tour du pays. Eric Weissman, professeur de sociologie au College of New Caledonia, en Colombie-Britannique, a reçu en automne un prix d’excellence pour la meilleure thèse de doctorat rédigée au Canada en sciences humaines. Pourtant, qui aurait prédit que la vie de l’homme de 53 ans, qui a déjà été une véritable loque humaine, connaîtrait un tel rebondissement?

Alcoolique, toxicomane et itinérant dans les années 80 et 90, il connaît la déchéance la plus totale. «À l’âge de 34 ans, j’étais dans un si piètre état physique et mental que si je n’allais pas chercher de l’aide, j’allais mourir», a expliqué Eric Weissman, qui s’en est finalement sorti grâce à des thérapies et à l’accès à un centre de réhabilitation à long terme.

Dernièrement, vous avez reçu un prix d’excellence pour votre thèse de doctorat sur l’itinérance. Pourtant vous revenez de loin?

Ma vie a déjà été un vrai calvaire. Je faisais mes études universitaires, mais j’avais également décidé de faire la fête. Par chance, mes notes n’en souffraient pas trop. À 26, 27 ans, j’ai amorcé un doctorat en sociologie à l’Université de Toronto. En apparence, tout allait bien. Je me démarquais dans mes études. Je travaillais à temps partiel. Personne ne se doutait que je m’enfonçais de plus en plus dans le monde de la drogue.

Qu’est-il arrivé exactement?

À 25 ans, je fumais de la drogue du matin au soir. En plus de boire, je consommais de plus en plus de drogues dures. Malgré tout, je poursuivais mes études doctorales, jusqu’au jour où un ami m’a proposé d’ouvrir une galerie d’art à Toronto, et de laisser l’école. Je n’allais pas dire non. La vie de toxicomane coûte cher, alors j’ai accepté. Si bien qu’à l’âge de 28 ans, je vivais l’enfer de la consommation. À 30 ans, je buvais jusqu’à deux «26 onces» d’alcool quotidiennement et je consommais trois grammes de coke par jour. J’étais devenu une loque.

Vous étiez sur une pente descendante?

J’ai perdu ma galerie et de nombreux amis. Je venais d’un milieu choyé et je me suis retrouvé sur l’aide sociale. J’avais des fréquentations douteuses. Je vivais la nuit, je dormais le jour. C’est aussi à cette époque que j’ai connu des épisodes d’itinérance.

Vous perdiez vos logements?

Je me retrouvais avec des avis d’expulsion parce que je ne payais pas mon loyer. Pendant deux ans, j’ai vécu sur le bras de ma conjointe. Sinon, je couchais chez les autres ou à la galerie. Je fréquentais aussi les maisons de chambre.

Comment était votre santé?

Je ne pesais que 130 livres. Ma peau était jaune. Je vivais un choc terrible, car l’une de mes amies avait été tuée dans le centre-ville de Toronto. En plus, ma blonde m’avait laissé. À ce moment-là, j’ai eu l’impression de toucher le fond du baril. À dire vrai, je crois que j’essayais de me tuer avec de la drogue. Je vivais dans un petit studio minable, et j’étais sur le point d’être jeté dehors encore une fois.

Vous avez choisi de vous en sortir?

En 1995, ma sœur m’a dit que j’avais besoin d’aide. J’étais dans un si piètre état que je ne pouvais qu’acquiescer. Je savais que si je n’allais pas chercher d’aide, j’allais mourir. C’était une question de temps.

Elle m’a dirigé vers un médecin ayant une expertise avec les toxicomanes. Je me souviens qu’un jour, il a fermé la porte de son bureau et il m’a dit en criant que j’étais chanceux d’être en vie, que physiquement j’étais si amoché que je n’aurais pas dû être vivant. Qu’il devait y avoir un Dieu quelque part pour moi.

Avez-vous fait une thérapie?

J’ai suivi un programme de 28 jours selon la méthode des 12 étapes dans un centre de thérapie. C’est là que j’ai appris que ma dépendance était une maladie. En sortant, j’ai réussi à être sobre pendant deux mois. Mais j’ai fait une rechute. Un soir, je suis allé dans un bar et j’ai pris une bière sans alcool, et le lendemain, je me suis remis à boire. Deux jours après, je consommais de nouveau. Ça m’a fait si peur que j’ai appelé mon médecin d’un bar, pour lui dire que je vivais une rechute. Quelques mois plus tard, en janvier 1996, j’ai refait une thérapie et, depuis, je suis sobre.

Comment se sont déroulés les mois qui ont précédé votre deuxième thérapie?

Je consommais encore plus qu’avant. Tout ce que je voulais, c’était de faire la fête. À l’époque, j’étais un sans-abri. Je n’avais aucun endroit où habiter. Tout le monde pensait que j’allais mourir. Aujourd’hui, quand je croise des gens de l’époque, ils me disent qu’ils ne peuvent pas croire que je suis encore vivant.

Selon vous, pourquoi vous êtes-vous retrouvé dans une telle situation?

Ma dépendance à la boisson et aux drogues est une maladie. Si elle n’est pas traitée, elle nous paralyse, et elle finit par nous tuer.

Quels sont les pires souvenirs que vous gardez de cette vie?

Je me suis déjà retrouvé avec un gun sur la tête. Je me rappelle que je mentais à tout le monde. J’étais toujours «crinqué», inconscient et désagréable. Pendant huit mois, j’ai dormi sur la table de billard d’un bar que je gérais. J’étais vraiment désespéré.

Vous n’étiez tout de même pas un itinérant proprement dit?

Le visage de l’itinérance a changé. Un itinérant n’est pas simplement une personne qui dort dans les parcs. Quand on dort huit mois sur une table de billard, ça signifie qu’on est itinérant. Cogner aux portes de nos amis pour qu’ils nous hébergent équivaut aussi à de l’itinérance. Combien de parents n’arrivent plus à subvenir aux besoins de leur famille? Alors ils supplient les autres de coucher dans leur sous-sol.

Mais il vous est arrivé de dormir dans la rue?

Effectivement. La plupart du temps, je trouvais un endroit pour dormir, en suppliant les gens autour de moi de m’héberger, mais ça m’est arrivé. L’hiver, j’ai peut-être dormi une dizaine de fois dehors sur des balcons, des patios. En été, ça m’est tellement arrivé souvent que je ne peux pas compter les fois.

Vous êtes sobre depuis 19 ans, est-ce encore difficile de l’être aujourd’hui?

Pas du tout, je n’y pense pas vraiment. Il n’y a rien de bon à la cocaïne. Elle rend les gens imbéciles. Par contre, je me dis parfois que je prendrais bien une bonne bière froide, mais je sais qu’avec mes fragilités, je ne peux pas le faire.

Que pensez-vous du pot?

C’est une drogue qui peut créer de la dépendance. La pire chose pour moi n’a pas été d’arrêter de boire ou de consommer de la coke, mais d’arrêter de consommer du pot. J’en prenais tous les soirs avant de me coucher et, pendant

4, 5 mois, je n’ai pas été capable de dormir. Bien que je sois pour une certaine légalisation du pot, je ne crois pas qu’on devrait en consommer en public. D’abord, parce que cette drogue rend idiots ceux qui en fument. Deuxièmement, parce qu’elle altère les facultés de conduite. Enfin, parce que son odeur est désagréable.

Qu’est-ce qui vous a donné le goût de vous battre?

Le respect de moi-même. Lors de mon séjour en centre de réhabilitation à long terme, j’ai écrit des histoires inspirées de ma propre expérience. À ma sortie, j’en ai fait des documentaires. L’un d’eux m’a permis de reprendre mes études à l’Université Concordia et de faire une thèse de doctorat sur l’itinérance.

Et comment êtes-vous arrivé à vous en sortir?

D’abord grâce au soutien de ma famille. Deuxièmement, j’ai pu bénéficier d’une longue thérapie alors que je vivais de l’aide sociale et j’y ai rencontré des mentors. Enfin, je crois que j’ai été «sauvé» parce que j’avais une mission à accomplir. Et aujourd’hui, je me sers de mon travail pour aider les autres.

En 2005, vous étiez déterminé à reprendre vos études?

Effectivement, mais aucune université ne voulait m’accepter jusqu’à ce qu’en 2009 je présente une demande au programme individualisé de l’Université Concordia. Je fus accepté à l’âge de 48 ans, entre autres grâce à mon documentaire sur les résidents de la Tent City de Toronto, réalisé auparavant, et qui a été présenté dans le cadre d’une exposition au Royal Ontario Museum (la Tent City de Toronto était un bidonville au bord du lac Ontario, qui surgit spontanément à la fin des années 90 et dont les résidents furent expulsés sans préavis en 2002).

Et vous qui avez connu l’itinérance, quelles sont, d’après vous, les solutions à ce problème?

Il y a 38 000 Canadiens qui vivent dans la rue chaque soir, et je ne compte pas les démunis qui se réfugient chez les autres pour survivre. Si je m’en suis sorti alors que j’étais drogué et sans domicile fixe, c’est que j’ai eu accès à un programme gouvernemental de désintoxication et de logement de transition (centre de réhabilitation à long terme). Pour ne pas aggraver les problèmes des toxicomanes et des personnes atteintes de maladie mentale, mes recherches démontrent qu’il ne faut pas leur distribuer de l’argent directement. Il faut plutôt favoriser davantage l’accessibilité à des logements abordables. On ne peut pas aller mieux si on n’a pas un toit sur la tête. Il faut également multiplier les logements sociaux pour les moins nantis.

Commentaires