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Entrevue | Monique Lépine

La mère de Marc Lépine aime encore son fils

Elle ignore toujours pourquoi il a commis la tuerie de Polytechnique, il y a 25 ans

Monique Lépine
Courtoisie Monique Lépine affirme qu’elle veut aider les gens qui souffrent, sans les juger.

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La mère du tueur de Polytechnique s’est confiée au journaliste Harold Gagné pour la deuxième fois depuis que son fils Marc Lépine a assassiné 14 étudiantes, le 6 décembre 1989. Dans une entrevue exclusive diffusée hier soir à l’émission J.E., Monique Lépine raconte le chemin qu’elle a parcouru depuis la tragédie.

La mère du tueur de Polytechnique s’est confiée au journaliste Harold Gagné pour la deuxième fois depuis que son fils Marc Lépine a assassiné 14 étudiantes, le 6 décembre 1989. Dans une entrevue exclusive diffusée hier soir à l’émission J.E., Monique Lépine raconte le chemin qu’elle a parcouru depuis la tragédie.

Après 25 ans, qu’est-ce qui a changé? Comment vous sentez-vous?

Mon fils aurait eu 50 ans cette année, et je me dis, il a vécu aussi longtemps que ce drame-là.

Personnellement, j’ai plus envie de sérénité, de retourner chez moi et d’arrêter peut-être même les conférences et tout ça.

À l’exception des gens que j’aide en privé, qui ont besoin d’encouragement. Parce que, ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’événement comme tel, mais les gens qui ont souffert à travers cet événement-là et qui aujourd’hui souffrent à cause de circonstances similaires.

Vous avez revu certaines victimes?

Oui. Et chaque fois que je parle dans des endroits, je vois toujours quelqu’un qui a un lien avec Polytechnique.

Vous êtes consciente du fait que ça va vous suivre toute votre vie?

Oui. Ça fait partie des douleurs émotionnelles qu’on doit porter quand on a décidé de pardonner.

Mais maintenant, j’ai décidé d’accepter cette peine-là pour finalement aider d’autres personnes.

Toutes les fois qu’un drame arrive, les médias vous courent après. Vous êtes devenue un point de référence. Qu’est-ce que vous leur dites?

Maintenant, je ne réponds plus à aucune demande, non. Souvent, ce sont des entrevues qui sont brèves, tu ne peux pas expliquer.

Tu ne peux pas dire le fond de ta pensée. Donc, c’est un peu parler pour parler. Ça ne m’intéresse pas de commenter tous les meurtres et suicides qui se passent.

Pourquoi Marc a-t-il fait ça? Est-ce que vous avez de nouvelles explications?

Je reste sur les trois hypothèses que j’ai dégagées pendant mes 17 ans de silence.

La première: est-ce que mon fils avait une maladie mentale qu’on ignorait? Parce que, dans ce temps-là, on ne diagnostiquait pas les maladies mentales comme aujourd’hui. Peut-être avait-il des tendances schizophréniques, et qu’il a fait ce geste-là en état de psychose, je ne sais pas.

Mais ça demeure une hypothèse parce qu’on ne peut rien prouver, et il n’avait pas été diagnostiqué comme tel.

Aujourd’hui, on met beaucoup ces meurtres-là sur la faute de la maladie mentale, et je me demande si on essaie de déresponsabiliser les personnes des gestes qu’elles posent.

L’hypothèse que je retiens le plus, c’est que mon fils avait certainement des blessures émotionnelles. C’est-à-dire des sentiments de rejet, d’abandon, de trahison, qui remontent à l’enfance.

À l’époque où j’ai laissé mon mari, mes enfants n’avaient que cinq ans et trois ans. Et je me suis longtemps posé la question: quel impact ça pouvait avoir sur un petit enfant d’être abandonné, de laisser sa maison, de ne plus voir son père?

Et puis, mon fils ne s’exprimait pas. Et tout ce qui n’est pas exprimé s’imprime à l’intérieur de toi.

Quand tu n’as pas réglé tes blessures de l’enfance, elles reviennent et tu vas réagir de la même façon.

Cela dit, il y a une troisième hypothèse qui me vient à l’esprit. Le fait qu’il ait mentionné «je hais les féministes». J’ai l’impression que mon fils a voulu se venger des femmes, probablement parce que les femmes l’ont fait souffrir.

Longtemps, je me suis demandé: est-ce que moi-même j’étais en cause? Parce que j’aurais pu passer pour une féministe.

Mais je ne pense pas que mon fils se serait attaqué à moi. Mais oui, souvent je me dis, est-ce que c’est vers moi que sa colère était dirigée?

Avez-vous l’impression que les gens vous en veulent d’avoir mis au monde Marc Lépine?

Il y a juste une seule journaliste à ma connaissance qui a eu ces propos-là, de dire: «Quelle sorte de mère ça prend pour mettre au monde un monstre?» Elle ne me connaît pas. Je ne connais pas sa vie. Probablement que sa vie n’est pas si rose que ça.

Mais je lui pardonne, parce que ce sont des paroles gratuites. On ne peut pas se mettre à la place des gens, dans leur tête, à moins de vivre vraiment des événements qui sont semblables.

Mais on se fait souvent des images de parents irresponsables, de parents qui ne s’occupent pas de leur enfant.

On a dit «ça prendrait certainement une mère qui est BS, une personne qui n’a pas d’éducation». On m’a dit ça, ces choses-là. «Certainement pas une chrétienne.»

Alors que vous en avez [de l’éducation]. Vous êtes infirmière?

Oui, j’ai fait mon métier pendant 40 ans comme infirmière. J’ai une maîtrise en éducation. Je crois en Dieu. Et je pense que je ne répondais pas nécessairement aux critiques qu’on me mettait sur le dos.

Mais je pardonne aux gens, parce que souvent on parle en fonction de ce que l’on connaît. Mais la souffrance est présente pour les parents des tueurs autant que pour les parents des victimes.

Et en plus, tu as des sentiments de culpabilité, de honte, très grands. Malheureusement, dans la société, on ne nous donne même pas de l’aide, parce qu’on n’est pas du bon côté.

Vous n’êtes pas reconnue comme étant une victime?

On n’est pas reconnus au sens de la loi comme des victimes. On est «collatéral». Et ça ne donne rien, ça.

Alors, en plus du geste posé par tes enfants, en plus de la honte et de la stigmatisation sociale, tu dois aussi payer pour les traitements que tu reçois.

Souvent, ce sont des femmes qui ont l’odieux de porter les conséquences des gestes de leurs enfants. Et elles n’ont pas toujours les ressources. Elles ne peuvent pas nécessairement, comme moi, qui étais dans le milieu hospitalier, recevoir des soins. Alors elles souffrent en silence.

Elles n’osent même plus se relever parce qu’elles sont sous le poids de la condamnation de la part de la société.

Si ça n’avait pas été de votre foi...

Je ne crois pas que je serais là. J’ai été 17 ans en silence. La seule personne à qui je pouvais vraiment me confier, c’était Jésus, en qui je croyais.

Et je me disais, il n’y a pas un être humain sur terre qui peut saisir l’ampleur de ce que je ressens à l’intérieur de moi. C’était tellement gros. C’était inhabituel. On a récupéré ça comme étant la journée contre la violence contre les femmes.

Donc, chaque année, on me ramène encore à cette journée-là, constamment, comme si ma vie commençait au 6 décembre 1989.

Qu’est-ce que vous aimeriez qui change?

Qu’on arrête de juger, premièrement. Parce que, les jeunes qui posent de tels gestes, ce sont des êtres qui ont souffert ou qui souffrent terriblement. Qu’au lieu de mettre l’accent sur le comportement, on regarde plus au cœur de la personne. Ou qu’on regarde plus ce qu’elle vit.

Parce qu’on va tout de suite mettre de côté les jeunes qui sont différents, les jeunes qui sont marginaux, les jeunes qui sont plus artistes que rationnels dans notre société. Ceux qui n’aiment pas le sport, versus ceux qui sont plus sensibles.

C’est malheureux parce que ces jeunes-là ne trouvent pas leur place. J’en vois encore, chaque fois que je parle dans des collèges.

Est-ce qu’ils vous disent des fois: «Mme Lépine, j’ai eu envie de tuer moi aussi»? Est-ce qu’ils vont jusque-là? Qu’est-ce que vous leur dites?

Oui, ça arrive. Ils ne se sentent pas compris et on les rejette. Je vais essayer de les encourager à peut-être changer des choses pour eux-mêmes. Je me laisse inspirer sur le moment quand je les rencontre. Je leur dis aussi que j’aimais mon fils, malgré le fait qu’il a fait ces choses-là.

Parce que beaucoup de ces jeunes pensent que parce qu’ils sont différents, ils ne sont pas aimés de leurs parents.

On me pose souvent la question: est-ce que tu aimes encore tes enfants? Oui, j’aime encore mes enfants parce que, pour moi, la dernière heure ne représente pas mon fils qui a vécu 25 ans. J’ai eu des bons moments avec lui. J’ai eu des moments de tendresse avec lui.

Quand vous êtes sortie du silence après 17 ans, une de vos préoccupations était de dire aux victimes à quel point vous regrettiez. Est-ce que vous vous adressez encore à ces familles de victimes?

Une fois que le pardon a été accordé, je n’ai plus à revenir là-dessus. Parce que, dans le fond, le pardon, ça te libère toi-même.

C’est un choix que j’ai fait en 2001, de décider de vivre pour aider des gens et non pas de mourir. À partir du moment où tu ne te regardes plus, que tu ne t’apitoies plus sur toi-même. Parce que c’est ça, la victimisation: on se regarde, on regarde nos blessures. On n’est pas capable de voir les autres.

J’ai réalisé que mes enfants sont morts, mais, moi, je suis encore en vie. Et ma vie doit continuer. Je ne veux pas être en mode survie. J’ai décidé de vivre pour aider les femmes qui sont en souffrance. Je veux m’adresser à ces gens-là et je vais essayer de les encourager au mieux de mes connaissances et de ma compassion.

Et les gens, des fois, me disent: «Tu es courageuse.» Je dis, oui, le courage, c’est quoi? C’est d’avancer malgré nos peurs. Parce qu’on a toujours des peurs. Peur de ce que l’autre pense de nous.

Mais à partir du moment où tu te sens en paix avec toi-même, tu vas aller selon tes convictions. Et pour moi, c’est ça, la vie. C’est d’être moi-même, avec ce que j’ai. C’est sûr que les drames font partie de ma vie, je ne peux pas les exclure. Mais le seul pouvoir que j’ai, c’est ma réaction par rapport à ça.

Aujourd’hui, je réalise que, malgré tout, malgré le fait que je suis une personne retraitée et quand même assez âgée, j’ai une vie qui est bien remplie, ce que je n’aurais peut-être pas eu s’il n’y avait pas eu ces drames.

Comme quoi dans la vie, le Seigneur prend nos drames et toutes les choses négatives de nos vies pour apporter quelque chose qui est bon, qui est positif, où tu peux aider d’autres personnes.

Je rencontre régulièrement des gens qui ont connu des événements similaires aux miens. Ils ne savent pas à qui s’adresser. Ils savent que, moi, je ne les juge pas.

L’entrevue intégrale de Monique Lépine est présentée en rediffusion à LCN aujourd’hui et demain à 15h et à 19h.

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