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L'humour, un terrain dangereux

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S’il y a une chose qu’on a comprise en 2014, c’est que la liberté d’expression a ses limites. L’arrivée de Gab Roy dans le paysage médiatique a certainement ébranlé le fragile équilibre du monde de l’humour. Malgré les apparences, le rire n’est pas à prendre à la légère.

L’ex-blogueur Gab Roy l’a appris à ses dépens: l’humour est un terrain dangereux. Quand on veut provoquer, il faut le faire avec finesse, il faut qu’il y ait un but et il faut fournir à son public les clés pour bien comprendre le gag.

Mariloup Wolfe n’a pas ri lorsqu’elle a lu son billet de blogue où il décrivait son fantasme d’avoir avec elle une relation sexuelle particulièrement dégradante. Elle l’a plutôt poursuivi en justice pour «atteinte fautive et intentionnelle à sa vie privée, à son image, à sa dignité personnelle et à sa réputation professionnelle».

La semaine dernière, les deux parties ont conclu une entente hors cour. Gab Roy a accepté de réaliser 500 heures de travaux communautaires auprès d’organismes venant en aide aux femmes violentées et de s'abstenir de partager ses opinions sur internet pendant trois ans.

Pointer les tabous

Ce n’est pas un hasard si le premier spectacle de Guillaume Wagner s'appelle Cinglant. L’humoriste estime qu’il a le devoir de provoquer.

«En ce moment, je suis en train de lire sur les clowns zunis (des Amérindiens) et, à l’époque, le rôle des clowns de cette tribu était d’exposer les tabous, explique-t-il. Il y avait une cérémonie par année et pendant ce moment-là, il n’y avait plus de tabous. On était libre de provoquer. Je pense qu’aujourd’hui, c’est ça, le rôle de l’humoriste dans la société. Nous sommes les clowns. C’est notre responsabilité de pointer les tabous et de jouer avec ça parce que ça renforce nos valeurs, notre unité en tant que groupe dans une société, et je pense que c’est important de se permettre d’aller là», dit-il.

Mais Guillaume Wagner apporte tout de même une nuance. Les gags «provocants» ou qui touchent des sujets délicats demandent une plus grande maîtrise des subtilités de l’humour.

La mince ligne

Provoquer, oui. Mais à quel prix? Jusqu’où peut-on réellement aller? Questionnés par Le Journal, Guillaume Wagner, Mike Ward et Guy Nantel, reconnus pour leur humour provocant, ont tous avoué s’imposer eux-mêmes des limites.

«Moi, si ça me fait rire, je le fais, lance Mike Ward. Mais je ne veux jamais faire des choses qui vont contre mes valeurs ou ma moralité. Par exemple, je vais faire des jokes sur les gais, mais je ne ferai jamais de jokes homophobes. Je vais faire des jokes sur les Noirs, mais je ne ferai jamais de jokes racistes. Et souvent, la ligne entre les deux est mince», souligne-t-il.

Guillaume Wagner abonde dans le même sens. «Mais on a le droit d’essayer et de se tromper, ajoute-t-il. L’humour, ce n’est pas une science exacte.»

Facilité

De son côté, Guy Nantel croit que la provocation doit servir un but. «Il faut qu’elle s’inscrive dans une démarche, sinon c’est gratuit», dit-il.

Pour lui, l’humour ne doit pas devenir le saufconduit de la bêtise. «C’est trop facile de dire des conneries en pensant: quand ça va mal virer, j’aurai juste à dire que c’est une blague», fait-il valoir.

C’est ce que la directrice de l’École nationale de l’humour (ENH), Louise Richer, tente d’enseigner à ses étudiants. «On en parle beaucoup, de la provocation, à l’ENH, dit-elle. Quand quelqu’un arrive ici et me dit: “Je veux provoquer.” Je lui réponds: “OK, aucun problème. As-tu des choses à dénoncer? Parce que c’est un effet, la provocation, ce n’est pas la base de ton travail. C’est une stratégie”», explique-t-elle.

Les clés

Est-ce que tout peut être viré à la blague? Presque tout, affirment les humoristes interrogés, dépendamment de comment c’est fait.

Selon Louise Richer, il est important qu’un humoriste fournisse à son public les clés pour bien comprendre où il veut en venir, au-delà de ses effets de style.

Mais, même lorsque tout est fait dans les règles de l’art, il y a toujours quelques spectateurs qui comprennent mal le propos, déplore Mike Ward.

«On aimerait penser que nos fans sont tous des génies, confie-t-il. Il y en a qui voient ce que tu as voulu faire, mais il y en a d’autres qui sont juste contents parce que je “varge” sur quelqu’un, parce que j’ai dit le mot “tabarnak” ou “pénis”. Ils n’ont pas entendu ce que je voulais dire. Mais j’essaie de vivre le moins souvent avec ça. J’essaie d’être le plus clair possible.»


Une question de personnalité

Humoriste depuis plus de 20 ans, François Massicotte a flirté avec la provocation à l’époque de Piment Fort, avant de bifurquer vers un humour plus consensuel. Selon lui, c’est une question de personnalité.

D’entrée de jeu, l’humoriste avoue ne pas être à l’aise avec la provocation et les moqueries. «Je regarde ceux qui le font: ils aiment ça. Ils tripent à l’idée d’aller voir où elle est, la ligne. Mais moi, ça ne m’intéresse pas, dit-il. J’ai juste envie que les gens rient, qu’ils passent une bonne soirée. Oui, il faut que ce soit nouveau, il faut surprendre. Mais je ne suis pas baveux, ça me donne l’impression d’être méchant. Je ne suis pas à l’aise.»

Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir goûté. «C’est un peu ce qu’on faisait avec Piment Fort, concède-t-il. Mais on ne pensait pas qu’on était méchants, on avait l’impression que c’était juste des jokes, jusqu’à ce qu’on se rende compte qu’il y a des gens qui ont vraiment été blessés. J’ai réalisé que je ne voulais pas faire ça, que je ne voulais pas croiser la personne après et qu’elle me dise: “Heye! tu m’as vraiment fait du mal”», confie-t-il.

Pour lui, les meilleures blagues ne sont pas nécessairement celles qui sont les plus provocantes, mais tout simplement celles qui sont bien racontées. «Ça prend un but intelligent autre que juste “je veux me faire connaître”. Ce n’est pas un concours pour celui qui va aller le plus loin. Ça prend du jugement pour amener des sujets délicats», dit-il.

L’humoriste ne condamne pas le genre. Comme ses collègues, il estime que la provocation est parfois nécessaire en humour, mais qu’elle n’est tout simplement pas compatible avec sa personnalité à lui.


Franchir (ou non) la frontière

Les moqueries dirigées contre une personne en particulier sont souvent celles qui font rire jaune ou grincer des dents. Les humoristes vont-ils trop loin? Pendant qu’ils invoquent la liberté d’expression, les cibles de leurs moqueries, elles, parlent d’intimidation.

La frontière entre liberté d’expression, intimidation et diffamation est difficile à déterminer.

«La liberté d’expression, je suis le premier à la défendre, affirme Guy Nantel. J’ai toujours trouvé qu’on ne devrait jamais empêcher un artiste de dire ce qu’il a à dire. Par contre, ce n’est pas parce qu’on a la liberté d’expression qu’on a le droit de tout dire», croit-il.

Atteinte à la réputation

Du côté de la loi, l’avocat Pierre Trudel confirme que la liberté d’expression a ses limites. «L’humour qui constituerait de la propagande haineuse, qui consisterait à présenter des propos discriminatoires contre un groupe ainsi que ce qui porte atteinte à la vie privée et à la réputation des personnes, c’est interdit», explique-t-il.

Mais ce qui porte atteinte à la réputation d’une personne est complexe à définir. C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles on a rarement, si ce n’est jamais, vu des poursuites en diffamation contre des humoristes au Québec. «C’est parmi les poursuites difficiles. Il y a une analyse du contexte humoristique. Si ça ne dépasse pas les règles du métier, on va considérer que ce n’est pas une faute. Mais si ça va au-delà de ce qu’un humoriste raisonnable ferait, il y a faute», dit-il.

Censure

Lorsqu’on parle de censure et de liberté d’expression, la directrice de l’École nationale de l’humour, Louise Richer, est hésitante. «Je n’ai jamais été à l’aise de parler de censure, je préfère parler de facilité, précise-t-elle. Tu trouves quelqu’un et tu fais des jokes de grosse: si c’est ça ton contenu, c’est assez facile, fait-elle valoir. Et l’humour bitch, c’est souvent facile.»

Entre la télé et la scène

La vérité, selon elle, c’est que les règles sont mouvantes et dépendent du public auquel on s’adresse, de la plateforme qu’on utilise et du contexte dans lequel on le fait.

Ce qui est dit sur scène, devant quelques centaines de personnes, n’est pas nécessairement destiné à se retrouver à la télé ou dans les journaux. «En salle, ce sont des adultes consentants. Si tu vas voir Mike Ward, c’est parce que tu sais à quoi t’attendre», fait valoir Louise Richer.

D’ailleurs, l’humoriste en question affirme qu’il participe de moins en moins à des émissions de télévision parce qu’il n’a pas envie de se censurer.

«Sur scène, je peux faire exactement le genre d’humour que je veux faire et les gens qui viennent me voir, c’est ce qu’ils veulent entendre. À la télé, c’est tout le temps délicat. Tu entres chez le monde», explique Mike Ward.

Louise Richer affirme qu’il y a aujourd’hui, à la télé, un cadre législatif plus strict qu’avant. «Pour avoir travaillé pendant quatre ans comme productrice au contenu sur le Bye Bye, je sais que tout est scruté à la loupe. C’est pas des farces, ce sont les avocats qui décident ce qu’on peut mettre dans le show ou pas.»

La directrice soutient qu’il y avait plus d’humour bitch à l’époque de RBO ou de Piment Fort qu’aujourd’hui.