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« La machine n’en veut pas »

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«Le ministre veut bien, mais la machine n’en veut pas». Combien de fois avez-vous entendu cette expression dans la bouche d’observateurs politiques bien branchés?

«Le ministre veut bien, mais la machine n’en veut pas». Combien de fois avez-vous entendu cette expression dans la bouche d’observateurs politiques bien branchés?

Cette simple phrase m’a fait découvrir un côté obscur du gouvernement et a changé à tout jamais ma perception du fonctionnement d’un gouvernement.

Le tout a débuté au moment où j’ai été nommé adjoint de la première ministre responsable de la stratégie d’électrification des transports. Dès le départ, nous avons embauché une équipe d’experts indépendants, car nous avions un travail à faire et ce mandat devait être accompli rapidement. Or, au fil des rencontres j’avais découvert que l’électrification des transports était un dossier que la plupart des fonctionnaires des différents ministères impliqués ne maîtrisaient vraiment pas.

Lorsque nous leur demandions des comptes, plusieurs d’entre eux avaient peine à justifier les raisons pour lesquelles ils appuyaient ou rejetaient tel programme ou tel projet. Certains d’entre eux ignoraient parfois leurs propres programmes et ils semblaient très inconfortables avec les tenants et aboutissants d’une telle stratégie.

Malgré cela, au fur et à mesure que nous nous approchions de la finalisation de la rédaction du document, je découvrais que certains éléments disparaissaient des textes préliminaires. Un paragraphe ici, une phrase là, bref lorsque que je demandais pourquoi, on me répondait que cela faisait partie du processus de rédaction, mais que tout se retrouverait dans le document final.

24 heures...

24 heures avant le Conseil des ministres, on nous a apporté le document qui serait présenté pour approbation au Conseil des ministres. Mon équipe et moi nous sommes penchés sur le document... pour découvrir qu’une douzaine d’éléments très importants de la stratégie étaient disparus! Stupéfait, je suis allé voir les ministres concernés pour leur faire part de ce qui avait été enlevé du document. Les fonctionnaires avaient charcuté une partie du plan!

J’ai alors demandé qu’une rencontre soit organisée d’urgence afin que je puisse revenir sur les éléments manquants avec les ministres impliqués ainsi que la première ministre. Très tard ce soir-là, nous avons terminé la révision du document. Il était maintenant prêt à être présenté au Conseil des ministres. La version générale de la stratégie fut ainsi adoptée le lendemain.

Deux semaines plus tard...

Nous venions de finir de peaufiner les dernières lignes de la stratégie détaillée. Cette fois-ci, nous comptions bien vérifier le document ligne par ligne afin de nous assurer que tout ce sur quoi nous nous étions entendus serait bel et bien inclus dans le texte.

Eh non. Encore une fois, un élément très important n’y était pas. Je suis alors allé m’informer sur la raison de cette omission. C’est là qu’on me répondit : «La machine n’en veut pas». C’est à ce moment-là que j’ai découvert que des fonctionnaires bloquaient carrément cet aspect important, car cela diminuait leur contrôle du projet. Or, cet aspect avait été approuvé par la première ministre! Mme Marois a ordonné qu’il soit ramené. Après notre défaite, il a été évacué illico.

C’est ce jour-là que j’ai compris qu’un pan du pouvoir qui était méconnu, c’était «la machine». Celle qui ne veut pas. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, c’est comme ça que ça marche.