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Presumée en couple, elle perd aide sociale et médicaments

Denise Thériault dans sa chambre.
Photo Dominique Scali Denise Thériault et l’homme qui l’héberge ont chacun leur chambre. Ce dernier préfère conserver son anonymat, mais a accepté que Le Journal publie ces photos pour prouver qu’ils font chambre à part.

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Une femme de Saint-Constant s’est fait couper l’aide sociale parce que les fonctionnaires considèrent qu’elle est en couple avec son colocataire. Cette décision met sa vie en danger, car elle perd ainsi accès à des médicaments indispensables pour sa santé.

Une femme de Saint-Constant s’est fait couper l’aide sociale parce que les fonctionnaires considèrent qu’elle est en couple avec son colocataire. Cette décision met sa vie en danger, car elle perd ainsi accès à des médicaments indispensables pour sa santé.

Denise Thériault, 60 ans, habite chez un ami depuis 12 ans. Après tout ce temps, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS) a décidé cet automne que les deux colocataires formaient un couple.

Comme l’homme qui l’héberge a un travail, le ministère juge que Mme Thériault n’a plus droit à l’aide sociale et réclame maintenant 115 486 $ à son colocataire pour les prestations versées des 11 dernières années.

«Quand j’ai appris ça, j’avais juste le goût d’aller me chercher une caisse de 24, mais je l’ai pas fait», dit Mme Thériault, qui a vaincu sa dépendance à l’alcool il y a une décennie.

L’ironie veut que ce soit précisément depuis qu’elle habite à cet endroit que Mme Thériault va bien. «Elle avait enfin un sentiment de sécurité», explique son psychiatre, le Dr Jean-Dominique Leccia.

Mme Thériault est bénéficiaire de l’aide sociale depuis plus de 40 ans parce qu’elle s’est fait violer et poignarder pendant son adolescence. Depuis, elle souffre d’anxiété et de dépression chronique.

Le Dr Leccia la suit depuis près de 20 ans et corrobore l’essentiel de son histoire, incluant le fait qu’elle n’est pas en couple avec son colocataire.

 

L'homme qui l'héberge
Denise Thériault dans sa chambre.

Chambre à part

Selon le ministère, les deux colocataires répondent à tous les critères pour être déclarés conjoints, même s’ils font chambre à part. Mme Thériault affirme pourtant qu’elle payait environ 550 $ par mois à son colocataire en loyer et en épicerie, puisqu’il est difficile pour elle de sortir de la maison. Cette somme représentait plus de la moitié du chèque de 900 $ qu’elle recevait de l’aide sociale.

«Ce n’est pas une décision qui est prise sur un coup de tête», assure François Lefebvre du MESS. Des témoins ont déclaré qu’ils forment un couple, indique-t-il. Mme Thériault ignore toutefois qui aurait pu faire cette déclaration.

Denise Thériault et son colocataire ont chacun leur chambre, que Le Journal a pu visiter. La dame dort dans un lit double à moitié occupé par ses effets personnels. Son colocataire dort dans un lit simple, devant une immense télévision.

Ils mangent généralement à des heures différentes, assure Mme Thériault.

Selon eux, la décision du MESS est basée sur un malentendu. En 2010, un courtier des assurances Croix-Bleue est passé à la maison pour vendre une assurance vie au propriétaire. Le courtier parlait avec un fort accent et il aurait ajouté Mme Thériault en tant que conjointe à son insu, raconte le colocataire, qui préfère garder l’anonymat.

Depuis le 1er novembre, elle ne reçoit donc plus d’aide sociale et s’est fait couper l’accès gratuit à ses médicaments.

Sa pharmacienne a trouvé un moyen temporaire de lui procurer sa médication. Sans cela, Mme Thériault aurait eu à s’en priver pendant plus d’un mois.

«Je serais probablement montée à l’hôpital en ambulance», croit-elle.

L’avocat de Mme Thériault se présentera aujourd’hui devant un juge pour lui demander d’ordonner d’urgence au ministère de lui fournir un carnet de réclamation pour médicaments.


Un prétexte fréquent

Il est «extrêmement fréquent» que des bénéficiaires d’aide sociale se fassent couper leurs prestations sous prétexte qu’ils cohabitent avec une personne du sexe opposé, affirme Nathalie Rech du Projet Genèse, qui vient en aide aux personnes en situation de pauvreté.

La personne doit alors prouver qu’elle n’est pas en couple, ce qui est très difficile à démontrer, ajoute-t-elle.

L’avocat de Mme Thériault estime que le processus de contestation de la décision du MESS peut prendre un à deux ans, une période interminable pour quelqu’un qui est inapte au travail et n’a aucun revenu.

«Aussitôt que ces gens-là essaient de s’entraider, ils sont présumés en couple», dénonce Daniel St-Jean de l’organisme Droit-Accès de l’Outaouais.

Les témoins qui affirment que deux colocataires sont en couple peuvent être très éloignées des personnes visées, explique Mme Rech. Par exemple, le témoignage d’un concierge qui voit deux locataires faire leur épicerie ensemble sera acceptable.


Définition d’un couple selon le ministère :

• Cohabitation

• Secours mutuel

• Commune renommée, c’est-à-dire que des témoins doivent affirmer que les deux partenaires forment un couple


Les médicaments de Denise Thériault

•  Morphine (pour son cancer)

• Lectopam (contre l’anxiété aigue)

• Teva-trazodone (antidépresseur)

• Comprimés contre le cholestérol


Une vie remplie de drames

«Quand je bois, je suis capable de tuer», avoue Denise Thériault, dont la vie se résume à une succession de drames. Le Dr Jean-Dominique Leccia confirme qu’elle présente les séquelles de ses traumatismes.

À l’âge de 13 ans, elle lâche l’école pour s’occuper de sa mère malade.

Quand elle a 15 ans, sa mère se suicide. Son père est violent. Elle se retrouve à la rue du jour au lendemain et tombe dans l’itinérance.

Vers l’âge de 17 ans, elle est violée et poignardée près du cœur par un voisin dans l’appartement d’une amie.

Elle souffre de dépression et d’anxiété chronique, ainsi que d’agoraphobie. Elle est incapable de vivre dans un appartement, car cela lui rappelle son agression. Elle doit prendre des médicaments avant de sortir de la maison.

Elle a un lourd passé de dépendance à l’alcool. La boisson la rend agressive et impulsive.

Elle a fait de nombreuses tentatives de suicide au cours de sa vie.

En 2002, elle emménage chez son colocataire.

Autour de 2004, elle trouve le bon dosage de médicaments pour contrôler son anxiété. Elle arrête alors de boire.

Cet automne, elle a appris qu’elle avait développé un cancer aux parties intimes.

Le 28 novembre dernier, les médecins l’ont opérée pour lui retirer les ganglions dans l’aine.