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Elle gagne temporairement contre la bureaucratie

Denise Thériault
Photo Dominique Scali

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Un juge a rétabli hier l’aide sociale et l’accès à des médicaments d’une dame de Saint-Constant qui a de graves problèmes de santé, après que le ministère de l’Emploi les lui eut retirés.

«Je suis soulagée, mais ce n’est pas réglé, cette histoire-là», avoue Denise Thériault, dont Le Journal a rapporté l’histoire dramatique hier.

Mme Thériault, 60 ans, bénéficie de l’aide sociale depuis 40 ans, notamment parce qu’elle s’est fait violer et poignarder pendant son adolescence. Depuis, elle souffre d’anxiété et de dépression chronique.

Cet automne, le ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS) a statué qu’elle était en couple avec son colocataire. Les fonctionnaires ont donc annulé ses prestations d’aide sociale et son accès gratuit à des médicaments.

Le MESS réclame aussi plus de 115 000 $ pour des prestations déjà versées à son colocataire, qui a un travail, donc un revenu.

Mme Thériault habite depuis 12 ans au même endroit, mais les deux occupants font chambre à part et assurent qu’ils ne sont pas conjoints, ce que corrobore le psychiatre de la dame.

Le juge Michel Daviault du Tribunal administratif du Québec (TAQ) a toutefois suspendu la décision du MESS hier.

«Pourquoi le bien-être me coupe mes prestations et qu’ensuite le juge me les redonne?» s’étonne Mme Thériault, dépassée par l’incohérence du système.

Délais

Le juge a ordonné au MESS de verser à Mme Thériault une aide financière d’urgence et de lui fournir un carnet de réclamation pour médicaments jusqu’à ce que son avocat ait le temps de contester la décision des fonctionnaires. Ce processus peut prendre de six mois à deux ans, estime son avocat, Me Jimmy Lambert.

Mme Thériault est inapte au travail. En plus de ses problèmes de santé mentale, elle souffre du cancer. La décision du juge était donc partiellement prévisible, croit Me Lambert. Lorsqu’une personne a de lourds problèmes de santé, le juge du TAQ a l'habitude de rétablir l’accès aux médicaments, explique-t-il.

Inquiétude

Il reste que, depuis que son carnet de réclamation lui a été retiré, plus d’un mois s’est écoulé. Si sa pharmacienne ne l’avait pas dépannée, elle aurait eu à vivre sans des médicaments qui lui sont indispensables. «Si j’avais le choix entre me priver de médicaments ou de nourriture, je choisirais de me priver de nourriture», affirme-t-elle.

Malgré cette victoire, Mme Thériault reste préoccupée par la dette qui pèse sur les épaules de son colocataire.

Ce dernier, qui préfère garder l’anonymat, se demande si les intérêts continueront de s’accumuler sur la somme que le ministère lui réclame ou si la décision du juge suspend aussi le calcul de sa dette.

Au moment de mettre sous presse, Le Journal n’a pas pu obtenir une réponse à cette question de la part du MESS. Le ministère n’a pas souhaité commenter la décision du juge Daviault.


Le ministère « joue avec la vie des gens »

Les personnes qui sont inap­tes au travail parce qu’elles souffrent de troubles mentaux ne devraient jamais être privées de médicaments pour des raisons bureaucratiques, soutient l’avocat Jimmy Lambert.

Jimmy Lambert
Avocat
Avocat

Le prestataire qui se fait couper son aide sociale peut faire une demande de révision auprès du MESS. Si la décision est maintenue, son avocat peut se rendre au Tribunal administratif du Québec pour obtenir d’un juge une ordonnance en vertu de laquelle un carnet de réclamation pour médicaments lui sera rendu.

Or, ce processus prend au moins trois semaines, explique Me Lambert. Pendant ce temps, une personne atteinte de maladie mentale a le temps de perdre le nord.

En un an et demi, trois des clients de Me Lambert ont fait une tentative de suicide après s’être fait retirer l’accès à leurs médicaments. Un de ses clients a même commis un crime pour lequel il a été déclaré non criminellement responsable.

Danger

«Les raisons pour couper ces personnes ne sont pas toujours justifiées et même si la raison était justifiée, on ne peut pas jouer avec la vie des gens comme cela», dit Me Lambert.

«C’est une des façons qu’a le gouvernement de réduire le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale. Il les tue», ironise Daniel St-Jean de l’organisme Accès-Droit de l’Outaouais.

Selon Me Lambert, le ministère devrait maintenir la médication gratuite pour les personnes auxquelles il retire l’aide sociale, ne serait-ce que le temps de traverser le processus de révision.

«J’aimerais qu’on me dise ce qui coûte le plus cher: donner un mois ou deux de médicaments de plus pour donner le temps qu’un juge rende une ordonnance [...], ou garder une personne hospitalisée plusieurs jours à la suite d’une tentative de suicide?» demande l’avocat.