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Il a pardonné au tireur fou

Gilles Rousseau a perdu sa fille dans la fusillade qui a fait 26 victimes dans une école primaire il y a 2 ans

Sandy hook
Photo Le Journal de Montréal, Marie-Joëlle Parent Le Québécois Gilles Rousseau a perdu sa fille Lauren dans la tragédie de Sandy Hook. Elle venait tout juste de commencer sa carrière d’enseignante. «Elle aura toujours 30 ans pour moi. Je ne la verrai jamais vieillir», dit le père en deuil.

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SANDY HOOK, Connecticut | Gilles Rousseau alterne entre rires et sanglots lorsqu’il parle de sa fille Lauren, une enseignante abattue avec une vingtaine de ses petits protégés dans l’école pri­maire Sandy Hook, il y a deux ans aujourd’hui. Et pourtant, il dit ne plus en vouloir au tireur fou.

«J'ai pardonné au tueur...», souffle difficilement le Québécois originaire de Lac-Mégantic, qui a élu domicile au Connecticut il y a déjà un bon moment.

Dans le sous-sol de sa résidence près de Newtown, où M. Rousseau reçoit la correspondante du Journal, plusieurs photos de sa fille Lauren, souriante, ornent les murs.

Toujours 30 ans

«Elle aura toujours 30 ans pour moi. Je ne la verrai jamais vieillir», glisse le photographe retraité.

S’il a décidé de pardonner au tireur fou, c’est qu’il a choisi de ne pas vivre dans la colère, de poursuivre sa vie malgré tout, explique-t-il.

Dans la même veine, il ne blâme pas non plus les parents du tueur Adam Lanza: «Ce n'est pas de leur faute. Tous les parents pensent qu'ils ont fait tout ce qu’ils ont pu pour leurs enfants.»

«Je préfère être le père de Lauren que le père d'Adam Lanza. Imaginez si c'était votre fils ou votre fille qui avait fait ça, la peine de ce père est encore pire que la mienne», poursuit M. Rousseau.

Ce qui apaise un brin sa douleur, c’est que sa fille réalisait un rêve juste avant de tomber sous les balles du tueur, qui a fait 26 victimes dans l’école avant de s’enlever la vie.

Lauren Rousseau venait tout juste d'être engagée comme suppléante à l'école primaire Sandy Hook, quand on lui a demandé, le matin du 14 décembre 2012, de remplacer une professeure enceinte qui avait un rendez-vous chez le médecin.

Morte en protégeant les petits

«Elle a été envoyée dans cette classe 15 minutes avant de se faire tuer», relate M. Rousseau qui n'a jamais pu voir le corps de sa fille après le drame. «Son visage était trop détruit par les balles. Elle s'est placée devant les petits enfants, donc elle a tout reçu.»

«Lauren aimait la vie, elle n'aurait jamais pensé que ça s'arrêterait à 30 ans. Elle voulait être enseignante depuis qu'elle était toute petite. Elle enseignait à ses poupées assises sur des chaises», raconte le père, qui est resté proche de ses racines québécoises.

«Lauren parlait un peu français. Elle aimait bien aller au Québec pour parler à ses neveux et ses nièces», dit l’homme de 69 ans, qui garde un souvenir flou du jour du massacre et de ceux qui ont suivi.

«J'étais engourdi, dit-il. On nous a offert de l'aide psychologique, mais je ne pense pas en avoir besoin. Parler est ma thérapie.»

Ce n'est pas le cas des frères de Lauren, Matthew et Andrew, âgés de 25 et 28 ans.

«L’un d'eux est revenu vivre à la maison familiale après les événements. C'est plus difficile pour eux de parler du drame que pour moi», dit M. Rousseau, qui n’a rien prévu pour souligner le deuxième anniversaire de la tragédie.

Son dernier texto

«Ça ne me fait pas peur, les anniversaires. Je ne pleure pas quand je suis à la maison. J'ai ma femme et mes garçons, je dois être fort pour eux. Je ne dois pas m'écrouler. Ce n'est pas dans ma nature».

Dans son téléphone cellulaire, il a néanmoins conservé le dernier message texte de Lauren, envoyé la veille du drame. «Je n'ai pas effacé son numéro de téléphone encore, ça fait trop mal.»


 

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Photo Marie-Joelle Parent

« Le lobby des armes est très puissant »

Après la mort de sa fille dans une des pires tueries de masse à survenir dans une école, Gilles Rousseau a décidé de faire du contrôle plus strict des armes à feu aux États-Unis le combat de sa vie.

Mais ce combat, voire ce pari, est loin d’être gagné. Depuis la tragédie de Sandy Hook, en décembre 2012, au moins 96 fusillades sont survenues dans des établissements d’enseignement américains. L’équivalent d’une par semaine.

La dernière fusillade est survenue vendredi près d’une école secondaire, à Portland, en Oregon, et a fait trois blessés.

Qu’importe, plus d’un Américain sur deux estime toujours qu’il est plus important de protéger le droit de posséder des armes que de contrôler la possession d’armes.

Qu’est-ce que ça va prendre pour que ça s’arrête?

«Ça va prendre ce qui est arrivé dans l’État de Washington, où on a soumis le renforcement du contrôle des détenteurs d’armes à feu au scrutin. Laissons la population décider lors d’un référendum et non les membres du Congrès et les sénateurs.»

«Les lobbyistes peuvent contrôler les politiciens, mais pas la population», croit M. Rousseau, qui se promène d’État en État pour militer contre la prolifération des armes à feu.

 

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Archives

Avec Obama

Il est devenu un des visages de cette cause. Il a rencontré le président Obama à quelques reprises et il se trouvait à Washington cette semaine avec plusieurs victimes des armes à feu pour y prononcer un discours.

M. Rousseau est impliqué auprès d’Everytown for Gun Safety, une coalition formée à la suite du massacre de Newtown. L’ancien maire de New York, Michael Bloomberg a donné 50 M$ à l’organisme pour mener cette croisade.

M. Rousseau s’est rendu au Nevada en mai 2013 afin de soutenir un projet de loi pour imposer la vérification des antécédents avant l’achat d’une arme.

«J’étais accompagné du père d’un des enfants tués. On a reçu une ovation. Ça me fait encore pleurer juste de le raconter», dit-il.

Le projet de loi a été approuvé par le Congrès et le Sénat de l’État, mais le gouverneur Brian Sandoval a opposé son veto. «Pourtant, 86 % de la population était pour la loi, se désole M. Rousseau. Le lobby des armes est très puissant et s’oppose à tout changement.»

M. Rousseau ne pense pas que la solution pour protéger les enfants dans les écoles est d’armer les professeurs, comme ce semble être la tendance dans certains États tels que l’Ohio et le Texas.

«Ce n’est pas la solution. Je n’aurais pas vu ma fille avec une arme à feu. Qui va être responsable, s’il y a une erreur? C’est une trop grande responsabilité à demander à un professeur.»

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Photo Marie-Joelle Parent

Un drame horrible en cinq temps

♦ Tôt le matin du 14 décembre 2012, Adam Lanza abat sa mère dans sa chambre. Le jeune homme de 20 ans se dirige alors vers l'école primaire Sandy Hook, située à 8 km.

♦ Vers 9 h 30, il fait irruption dans l'école avec trois armes à feu et plusieurs chargeurs. Confronté à la directrice et à la psychologue de l'école, il les abat aussitôt.

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Photo d’archives

♦ Lanza se dirige alors vers la classe #8, où l'enseignante Lauren Rousseau a rassemblé ses élèves dans un coin pour les protéger. Il assassine l'enseignante, une thérapeute et les 15 élèves de la classe âgés de 6 et 7 ans. Une seule écolière a survécu.

♦ Le tueur entre ensuite dans la classe #10, où il abat une enseignante, une thérapeute et cinq écoliers âgés de 6 et 7 ans. Neuf enfants ont pu fuir pendant qu'il rechargeait son arme.

♦ Lanza se suicide avec une arme de poing à l'arrivée de la police. Le massacre a duré 6 minutes pendant lesquelles il aura tiré 154 balles.